17.11.2011
Un des livres consultés: Pierre Birnbaum, L'Aigle et la Synagogue

09:16 Écrit par justitia & veritas dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
Facebook |
29.10.2008

07:56 Écrit par justitia & veritas dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
Facebook |
06.09.2008
NAPOLEON
Dictateur antisémite
PLAN
0 INTRODUCTION
1 Etude de Pierre Birnbaum : Napoléon et les Juifs
2 Autres études
2.1 in : Béatrice Philippe, Etre Juif dans la société française du Moyen Age à nos jours, éd. Complexe, 1997
2.2 in : Caratini Roger, Napoléon une imposture, éd. L’Archipel, 2002
3 Analyses diverses
dont celle du Rabin Ken SPIRO
0 INTRODUCTION
0.1 Esquirol - Sujet: Re: Le statut des Juifs de Napoléon Ier à Napoléon III
La vérité historique ne va pas surgir d'un savant dosage de mythe napoléonien et de légende noire. Il faut au contraire se débarrasser de ces deux visions partisanes pour pouvoir s'approcher de cette vérité.
(in : FORUM des Amis du Patrimoine napoléonien, Mar 29 Jan 2008)
0.2 Ribbe Claude, Le crime de Napoléon, éd. Privé 2005
(p.55) Aucun doute, donc : Napoléon, au moment où il s'empare du pouvoir, est bien un esclavagiste convaincu. Mais il est également raciste. Raciste jusqu'à l'aliénation. On connaît sa haine des juifs, que la Révolution vient tout juste d'émanciper. À leur propos, le modèle de Hitler n'hésite pas à déclarer que c'est « une nation à part, dont la secte ne se mêle à aucune autre », une « race qui semble avoir été seule exemptée de la rédemption ». Il trépigne: « Le mal que font les juifs ne vient pas des individus, mais de la constitution même de ce peuple. Ce sont des chenilles, des sauterelles qui ravagent la France !1 » II explique clairement sa politique judéophobe (p.56) à son frère Jérôme : « J'ai entrepris l'œuvre de corriger les juifs, mais je n'ai pas cherché à en attirer de nouveaux dans mes États. Loin de là, j'ai évité de faire rien de ce qui peut montrer de l'estime aux plus misérables des hommes. »
Voulant « porter remède au mal auquel beaucoup d'entre eux se livrent », Napoléon multiplie en effet les mesures discriminatoires à l'encontre des juifs, n'hésitant pas à effacer les dettes dont ils sont créanciers ou à les écarter du commerce pour les ruiner et même à leur interdire tout ou partie du territoire. Antisémite notoire, comme Voltaire, Napoléon est naturellement aussi un violent négrophobe. Car l'un ne va jamais sans l'autre.
1. Propos tenus devant Mathieu-Louis Molé le 7 mai 1806 et cités notamment par Hubert de Noailles dans Le Comte Molé, sa vie, ses mémoires, Paris, 1922-1930. Sur l'antisémitisme de Napoléon, voir aussi Philippe Bourdrel, Histoire des juifs de France, Paris, 1974.
1 Extraits de :
Birnbaum Pierre, L’Aigle et la Synagogue, Napoléon, les Juifs et l’Etat, éd. Fayard 2007 (à lire absolument)
(p.8) / Lors de la commémoration de la création du Grand Sanhédrin 200 ans auparavant,/ Jean Kahn /président du Consistoire central français / prend la parole en évoquant la « défiance », ou encore la « méfiance » de Napoléon à l'égard des Juifs qui représentaient « un défi, celui de la complexité face à la simplicité des casernes ». Malgré les « décrets populistes » qui annulent les dettes ou instituent une patente pour les seuls Juifs, il estime que le Sanhédrin a facilité « l'épanouissement du judaïsme français moderne » ; à ses yeux, par son antique devise,- « Religion et patrie » -, le Consistoire créé par Napoléon a rendu possibles « la pérennité du judaïsme ainsi qu'une citoyenneté pleinement assumée ». De cette manière équilibrée, le président du Consistoire central considère que les Juifs ont réussi, dans ce cadre, à « marquer leur volonté d'intégration sans renoncer à une once de leur identité ' ».
Le ton laudateur de Jean Kahn ne saurait masquer une certaine réserve qui s'exprime ici, de manière mesurée, publiquement, en présence des hauts représentants de l'État. À vrai dire, dans des notes préparatoires à son discours, le président du Consistoire central, institution autrefois bâtie par l'Empereur, écrivait même : « Nous ne commémorons pas aujourd'hui un Sanhédrin qui a voulu rabaisser les Juifs et les obliger à se renier », avant d'évoquer les aspects positifs de ce « statut » des Juifs qui a donné naissance aux consistoires, lesquels ont favorisé l'épanouissement du judaïsme français quoiqu'il n'ait pas su, par exemple, « recevoir les Juifs de l'Est avec le cœur qu'il fallait2 ». Ces considérations plus acerbes ont disparu de son discours officiel lors de la commémoration. Elles se sont pourtant exprimées, ouvertement cette fois, dans son allocution d'inauguration de l'exposition sur le Sanhédrin organisée quelques jours plus tôt, le 25 février, par le Consistoire central, dans ses propres locaux, loin des fastes de l’Etat.
(p.23) Les charges véhémentes coexistent ainsi avec des appréciations enthousiastes les plus inattendues venant de tous bords. Quelle cacophonie ! Quelles divergences radicales dans l'interprétation du moment napoléonien par les divers porte-parole du judaïsme français ! Le Roi des Juifs se voit fréquemment détrôné; rien à voir avec la belle unanimité des antisémites célébrant le souvenir de l'Empereur. La persistance d'une posture plus que négative à l'égard de Napoléon surprend néanmoins par son ampleur : il nous faudra l'explorer aussi de manière systématique tant elle va à l'encontre des idées reçues quant à la nature d'un franco-judaïsme assimilationniste, chantre de l'Empereur, de l'Aigle aux ailes protectrices, célébré par tant d'odes dithyrambiques. Elle remet en question un franco-judaïsme qui instaure une continuité entre 1791 et 1806, avide d'abandonner toute identité collective au nom d'une citoyenneté enfin régénérée, supposé avoir été comblé par les institutions consistoriales, « heureux enfin comme Dieu en France ». Se pencher à nouveau sur la figure de l'Empereur comme sur cet événement clé que constitue le Sanhédrin permet, en définitive, de relire l'histoire à travers les mémoires juives ou non juives successives et contradictoires, du début du XIXc siècle à nos jours.
(p.24) L’AFFAIRE ANCHEL
Les Juifs sont les seuls, ou presque, à se souvenir de cet aspect particulier du moment napoléonien. L'historiographie française demeure, en effet, étrangement silencieuse qui l'évoque, au mieux, au détour d'un paragraphe en quelques lignes ou, exceptionnellement, en quelques paragraphes d'une étonnante banalité. Le sujet n'intéresse pas, il rebute même, comme si planait sur lui une « conjuration du silence 1 ».
1 Maximilien Vox, Napoléon, Paris, Le Seuil, 1969, p.99
(p.28) Mais si nombre de grands historiens français de tous bords ont eux aussi préféré ignorer ces questions, certains francs-tireurs brisent pourtant, dès le tournant du siècle dernier, ce quasi-consensus et protestent vigoureusement contre les projets napoléoniens. En 1884, Paul Fauchille, un avocat docteur en droit qui ne se montre guère favorable aux Juifs, considère néanmoins que, avec le décret de mars 1808, « Napoléon frappait les Juifs de flétrissure en les soumettant à des règles rigoureuses et exceptionnelles. C'était de sa part faire un exercice inconstitutionnel du pouvoir législatif et violer ouvertement tous les principes posés par les lois et les constitutions [...]. N'était-ce pas, en effet, blesser le principe constitutionnel de l'égalité des citoyens devant la loi que d'établir entre les Français des distinctions basées sur le culte et sur le domicile3 ? » En 1899, Léon Kahn se montre tout aussi critique : pour lui, avec le décret de mars 1808, « le grand Napoléon venait de violer la loi constitutionnelle, la loi humaine [...]. Napoléon, âme subtile et rusée, cachait sous une apparente bienveillance la perversité dans le dessein, la cruauté dans le but. Il s'était proposé la perte des juifs ; il y porta ses efforts ». Avec le décret de 1808, « il souffletait la Révolution à laquelle il devait tout [...]. Napoléon s'était rabaissé au niveau des rois du moyen âge4 ». Au tour nant du siècle, Albert Lemoine n'y va pas, lui non plus, par quatre chemins :
1. Robert Byrnes, Antisemitism in Modern France : the Prologue to the Dreyfus Affair, New Jersey, Rutgers University Press, 1950 ; Robert Paxton, La France de Vichy, Paris, Le Seuil, 1973.
2. La quasi-totalité des très nombreuses biographies anglo-saxonnes de Napoléon ne consacre pratiquement pas une ligne à ce thème. Même récemment, Steven Englund ignore purement cette question : Napoléon. A Political Life, New York, Scribner, 2004, tout comme Alistair Horne, The Age of Napoléon, New York, Modem Library, 2004 ; Geoffrey Ellis, Napoleon, Londres, Longman, 1997 ; Martyn Lyons, Napoleon Bonaparte and the Legacy of French Revolution, New York, St Martin's Press, 1994 ; Alan Scham, Napoleon Bonaparte, New York, Harper Collins, 1997, ou encore Robert Asprey, The Rise and Fall qf Napoleon Bonaparte, Londres, Little, Brown and Co., 2001, et J.M. Thompson, Napoleon Bonaparte, Oxford, Blackwwell, 1988. Susan Conner consacre dans son livre deux paragraphes à ce thème en considérant simplement que, avec les décrets de mars 1808, Napoléon confirme « son souhait de traiter de manière humaine et équitable des Juifs de France » (The Age of Napoléon, Westport, Greenwood Press, 2004, p. 40).
3. Paul Fauchille, La Question juive en France sous le Premier Empire, Paris, A. Rousseau, 1884, pp. 61 et 64.
4. Léon Kahn, Les Juifs de Paris pendant la Révolution, Paris, Paul Ollendorf éd., 1899, pp. 325, 327, 337 et 349.
(p.29) « le décret de 17 mars 1808 divise la nation française en deux classes : le peuple juif et le peuple non juif; celui-ci, non pas libre car personne ne l'est alors, mais possédant la plénitude de ses droits civils ; celui-là frappé d'une suspicion permanente de friponnerie et soumis aux inégalités les plus humiliantes [...]. Napoléon a fait contre les Juifs, que la Constituante avait émancipé, une contre-révolution. Par ses lois d'exception, il a fait revivre pour eux l'ancien droit ». Une telle dénonciation, aussi explicite, semble rarissime1. Peu après, Philippe Sagnac, le spécialiste de la Révolution française si attaché au libéralisme, publie plusieurs articles savants et prudents sur ce thème, qui feront référence2. Au même moment, un Ernest Lavisse, le chantre de la République, éloigné du catholicisme tout comme du marxisme, fait paraître sous sa direction plusieurs ouvrages qui abordent au contraire sans détour ces aspects de l'histoire nationale. Dans l'un d'entre eux, à travers une description argumentée et précise des événements, on note que Napoléon «résolut d'étouffer l'esprit particulariste [des Juifs], de les forcer de renoncer aux avantages et aux contraintes de leur religion » en créant un système consistorial qui les rattache à l'État3 ; dans un autre, rédigé par G. Pariset, plus d'une dizaine de pages sont consacrées à la Révolution française, à Napoléon et les Juifs. Après avoir exposé de manière précise les mesures décidées par l'Empereur à la fin du Sanhédrin, l'auteur estime simplement :
« les Israélites étaient donc placés sous un régime d'exception [...]. C'est ainsi que Napoléon accomplit son coup d'État dans la question juive [...]. Au lieu de traiter la maladie, il ordonna d'assommer le malade [...]. Ce ne fut pas seulement le Code civil qui fut violé par le décret : les principes fondamentaux de la constitution furent brutalement foulés par cette suspension de l'égalité civile, établie par l'acte d'émancipation de 1791. La plupart des citoyens français d'origine juive furent privés, pour une période de dix ans,
1. Albert Lemoine, Napoléon et les Juifs, Paris, Fayard, 1900, pp. 325 et 381. Voir aussi l'ouvrage d'Eugène Sraer, Les Juifs de France et l'égalité des droits civiques, Paris, Charles Petit, 1933. L'auteur écrit, par exemple : « il paraît inique que le pouvoir sévisse contre toute une classe de citoyens en raison des abus commis par certains de ses membres » (p. 65).
2. Philippe Sagnac, « Les Juifs et Napoléon (1806-1808) », Revue d'histoire moderne et contemporaine, janvier-février 1901.
3. Ernest Lavisse et Pombaud (dir.), Histoire générale du rf siècle à nos jours, 1896-1905, t. 9, p. 421. Dans un manuel scolaire destiné aux classes du certificat d'études, Lavisse écrit par ailleurs : « Napoléon supprima toute liberté [...] le pouvoir absolu fut k cause de sa perte et de nos malheurs », Livret d'histoire de France, Paris, A. Colin, 1894, p. 39.
(p.30) de la liberté de choisir leurs professions, de la liberté de se déplacer et beaucoup d'entre eux furent même dépouillés de leurs droits de propriété personnels [...]. L'affront moral infligé par le décret à un peuple qui venait d'être émancipé par la Révolution, qui avait perdu beaucoup de ses forces dans la lutte pour la liberté et pas mal de vies humaines dans les entreprises guerrières de Napoléon, fut d'ailleurs ressenti par les Juifs beaucoup plus durement et douloureusement que les pertes matérielles. Le décret du 17 mars passa dans l'histoire sous le nom de "décret infâme 1" ».
On ne saurait mieux dire les choses, mieux mettre en lumière le caractère dégradant et inique des mesures napoléoniennes. Ce texte constitue peut-être la première condamnation radicale des violences subies par les Juifs à cette époque, formulée par des tenants incontestables de l'historiographie française la plus légitime. Qu'elle s'inscrive dans la démarche si favorable à la construction d'un ordre républicain d'un Ernest Lavisse, qu'elle relève par conséquent des valeurs essentielles du prophète officiel de la IIP République qui se construit difficilement dans un combat contre les défenseurs d'un ordre catholique traditionnel, mais aussi contre l'hostilité émanant d'un mouvement ouvrier d'inspiration socialiste ou marxiste trouvant de nombreux relais sur la scène universitaire, voilà un constat, aujourd'hui encore, de première importance. Reste que ce grand instituteur de la République a quelque peu échoué dans son entreprise puisque son point de vue parvient à peine à se faire entendre parmi les grands ténors de l'historiographie inspirés fréquemment par un économisme sommaire d'inspiration souvent marxiste, qui les éloigne des questions culturelles et les incite même parfois à faire leurs des points de vue très hostiles aux Juifs. Reste aussi que ces rares audacieux qui ne mâchent pas leurs mots et dénoncent vivement les décisions de l'Empereur ne paraissent guère entendus et demeurent relégués à la périphérie de l'historiographie.
L'affaire Anchel
Un détour par l'affaire Robert Anchel s'impose. Issu des milieux juifs de Metz et rattaché par sa famille tant à des rabbins qu'à des savants comme les frères Darmesteter, profondément intégré également, par ses deux épouses successives, aux milieux juifs, Robert Anchel devient élève
1. G. Pariset, Le Consulat et l'Empire, dans Ernest Lavisse (dir.), Histoire de la France contemporaine depuis la Révolution jusqu'à la paix de 1919, Paris, Hachette, 1921, pp. 300-303.
(p.31) de l'Ecole des chartes avant de rejoindre, plus tard, les Archives nationales. En 1928, il soutient à la Sorbonne une thèse de doctorat intitulée « Napoléon et les juifs. Essai sur les rapports de l'État français et du culte israélite de 1800 à 1815 ». Pour la première fois, ce sujet se trouve traité de manière quasi exhaustive dans le cadre solennel d'une thèse présentée devant un jury où siège Albert Mathiez, son directeur de thèse. Pour David Feuerweker, l'un des meilleurs spécialistes contemporains de cette question, ce travail « peut être considéré comme une des plus importantes contributions à l'histoire des Juifs de France dans les vingt-cinq dernières années ' ». Pourtant les choses vont mal se passer : l'impétrant n'obtient, à la quasi-unanimité, qu'une pâle mention honorable qui lui barre définitivement la route vers les rares emplois de professeur d'université. Anchel doit faire face à l'une de ces gigantesques colères dont Mathiez se montre si souvent familier. Il est vrai qu'il manque de prudence, que son vocabulaire est parfois rude à l'égard de l'Empereur. Ironiquement, il écrit par exemple : « C'est ainsi que, par un dimanche de printemps, Napoléon et Molé s'entretenaient du Talmud qu'ils n'avaient apparemment lu ni l'un ni l'autre2 » ; Anchel souligne la « malveillance » des questions posées à l'Assemblée des Notables3, les « idées préconçues de Molé qui pose en principe que la Bible a enseigné la haine du prochain4 », il dénonce les « erreurs » de Napoléon5, sa « contradiction singulière », lui qui « voulait que les Juifs devinssent frères des Français » et qui « ordonne des mesures spéciales d'exception et d'oppression 6 » ; il voit dans le règlement organique du culte juif imposé au Sanhédrin « un acte d'oppression tyrannique contre la liberté de conscience7» et, dans le décret de mars 1808, «un grand mépris du droit, [...] un décret aussi arbitraire que draconien » instaurant un véritable « régime d'oppression8 » qui « heurte les idées modernes par les atteintes qu'il porte à l'égalité civique9 ».
1. David Feuerweker, «Robert Anchel (1880-1951)», Revue des études juives, janvier-décembre 1953, p. 58. De même, Georges Weil considère qu'Anchel était « un historien objectif et scrupuleux », Encyclopedia Judaica, p. 940. Il estime aussi que sa thèse a été « injustement accueillie par la critique universitaire », « Les Juifs d'Alsace, cent ans d'historiographie », Revue des études juives, CXXXIX, janvier-septembre 1980, p. 103.
2. Robert Anchel, Napoléon et les Juifs, op. cit., p. 93. ; 3. Ibid., p. 169. Voir aussi p. 181. ; 4. Ibid., p. 183.; 5. Ibid., p. 188.; 6. Ibid., p. 213.; 7. Ibid., p. 238.; 8. Ibid., p. 280 et chap. 9. ; 9. Ibid., p. 351.
(p.32) Afin de démonter l'argumentation solidement construite d'Anchel, Mathiez s'appuie sur les travaux de Philippe Sagnac, le successeur d'Aulard à la Sorbonnel, alors titulaire de la chaire d'histoire de la Révolution française auquel il vient de succéder brièvement, un Sagnac issu d'une autre tradition intellectuelle que la sienne et qui a travaillé autrefois sous la direction d'un Ernest Lavisse incarnant les valeurs républicaines. (…) À vrai dire, l'analyse de Sagnac, tout à fait exceptionnelle chez un historien non juif, peut satisfaire plus aisément Mathiez car, tout libéral qu'il soit, ce dernier ne cesse de justifier la politique de Napoléon, qui trouve grâce à ses yeux. Si Sagnac souligne, contrairement à Mathiez, la rupture entre la Constituante et Napoléon en écrivant que Napoléon « n'hésite pas à placer les Israélites dans une classe d'exception et à détruire ainsi les effets du grand décret de l'Assemblée constituante3 », il adopte néanmoins, sans y prendre garde, un vocabulaire particulièrement sévère à l'égard des Juifs que l'on trouve davantage sous la plume de leurs adversaires ou même sous celle de... l'Empereur. À ses yeux, les Juifs pratiquent l'usure en Alsace avec « âpreté et insolence », les jeunes israélites se dirigent vers la banque et le commerce « où les porte leur penchant héréditaire » ; pour lui, comme une « bande » de 20 000 Juifs exploite l'Alsace, on comprend que Napoléon ait voulu rassurer les chrétiens « victimes de la rapine juive4 ».
(…) 4. Philippe Sagnac, « Les Juifs et Napoléon (1806-1808) », op. cit., pp. 461, 463, 466 et 475. Notons que si Mathiez passe sous silence le rétablissement de l'esclavage des Noirs des colonies, Sagnac considère que leur révolte peut être assimilée à... la contre-révolution ! Voir Yves Benot, La Révolution française et la fin des colonies, op. cit., p. 212.
(p.36) La conclusion s'impose d'elle-même : Anchel ne peut devenir un véritable historien, car il n'a pas su « s'extérioriser ». Vient enfin le coup de grâce, repris à l'identique dans le rapport écrit comme dans le texte publié par les Annales historiques de la Révolution française : « M. Anchel a sans doute une excuse. Il appartient à la race des persécutés. Il a cru faire œuvre pie en s'instituant non seulement leur historien mais leur vengeur2. » On se frotte les yeux, on se demande quelle mouche a piqué Mathiez, le grand historien de la Révolution française, le chantre de Robespierre qui vient juste de quitter le Parti communiste. A-t-il jamais dans son œuvre comme dans ses divers articles utilisé l'expression de « race » qui jure avec ses interprétations en termes de classes, expression lourdement chargée de sens durant cet entre-deux guerres où s'exacerbent, en France, les préjugés antisémites et les actes xénophobes et qu'il semble être le seul, parmi tous les historiens de cette époque, à utiliser, du moins une fois, en cette occasion précise ?
1. Albert Mathiez, « Robert Anchel, "Napoléon et les Juifs" », op. cit., pp. 377, 379, 381, 383 et 384. P. Leuilliot approuve les critiques de Mathiez. Voir « Quelques textes en marge d'une thèse : l'usure judaïque sous l'Empire et la Restauration », Annales historiques de la Révolution française, 1930, t. 7, pp. 231-250.
2. Ibid., pp. 381-382.
3. A. Aulard, La Révolution française, janv.-décembre 1928, pp. 269-270. La « méthode historique, écrit-il, semble appliquée avec le soin le plus heureux », (p. 268).
4. Edouard Driault, « Napoléon et les Juifs », Revue historique, mai-août 1928, p. 284 et 296. L'auteur considère, par exemple, que le régime imposé par Napoléon aux Juifs ne constitue pas un « régime d'oppression », comme le pense Anchel, mais seulement un « régime d'exception » (p. 293). Notons que Driault, dans un court article nécrologique consacré à Mathiez, écrit : « Dans la révolution, il ne voyait que Robespierre [...] il ne nous pardonnait pas d'avoir obtenu du gouvernement de la République la commémoration solennelle du centenaire de la mort de Napoléon. Conséquence : il y vit une manifestation bonapartiste du fascisme avant la lettre. Il ne s'en tint pas à cette intransigeance et, par intervalles, il vit quelque chose de la pensée de Robespierre dans les réalisations de Napoléon », Revue des études napoléoniennes, mai 1932, p. 319.
(p.40) En 1968, dans son Napoléon, il consacre quelques pages au déroulement de l'Assemblée des notables et du Sanhédrin, examine de manière précise le décret de 1808, sans aucun autre commentaire que le suivant : « II n'est pas douteux que, par ces textes, Napoléon ait hâté l'émancipation et l'assimilation des Juifs. Mais il pouvait se croire désormais le chef de la religion juive comme il pensait l'être des Églises protestantes et catholiques3. »
1. Jacques Godechot, « Les Juifs de Nancy de 1789 à 1795 », Revue des études juives, LXXXV, 1928. Voir le compte rendu qu'en donne Albert Mathiez dans Annales historiques de la Révolution française, 1929, t. 6, pp. 306-308.
2. Jacques Godechot, Les Institutions de la France sous la Révolution et l'Empire, Paris, PUF, 1951, pp. 627 et 632-633. Il reprend les mêmes termes - « caractère discriminatoire et parfois vexatoire » — dans son livre L'Europe et l'Amérique à l'époque napoléonienne, Paris, PUF, 1967, p. 91.
3. Jacques Godechot, Napoléon, Paris, Albin Michel, 1968, pp. 180-181.
(p.47) Le 28 janvier 1806, Napoléon reçoit les plaintes des « chrétiens d’Alsace » contre les agissements des Juifs, point de départ qui l’incite à prendre des mesures exceptionnelles contres les « corbeaux », contre « l’hydre » qui pourrait « répandre son venin destructeur sur le sol de la fertile Alsace. »
(p.48) Le 19 février 1806, un décret précise que « la fête de saint Napoléon et celle du rétablissement de la religion catholique seront célébrées, dans toute l’étendue de l’Empire, le 15 août de chaque année, jour de l’Assomption et époque de la conclusion du Concordat » ; (…).
(p.49) Le 17 mars 1807 sont signés par l’Empereur les trois décrets, dont le décret « infâme », qui représentent une formidable atteinte à la simple citoyenneté des Juifs.
(p.50) Déclaration de Napoléon au Conseil d’Etat (16/08/1800) : « Ma politique est de gouverner les hommes comme le grand nombre veut l’être. C’est là, je crois, la manière de reconnaître la souveraineté du peuple. C’est en me faisant catholique que j’ai gagné la guerre en Vendée, en me faisant musulman que je me suis établi en Egypte, en me faisant ultramontain que j’ai gagné les esprits en Italie. Si ! je gouvernais un peuple juif, je rétablirais le temple de Salomon. »
(p.51) « Une foi, une loi, un roi », tel était le mot d'ordre qui justifiait autrefois le combat contre les protestants ainsi que la révocation de l'édit de Nantes4. La Révocation qui marque dramatiquement le refus de l'Autre en tant que protestant se produit en 1685, la même année, curieusement, où se trouve promulguée l'ordonnance royale qui sera connue sous le
1. Barry O'Meara, Napoléon dans l'exil, Paris, Fondation Napoléon, 1993, t. 1, p. 187. Voir Didier Le Gall, Napoléon et le Mémorial de Sainte-Hélène. Analyse d'un discours, Paris, Kimé, 2003, p. 73.
2. Henri-Gratien Bertrand, Cahiers de Saint-Hélène, janvier-mai 1821, vol. 3, Paris, Albin Michel, 1959, p. 105. Sur ce point, Antoine Casanova, Napoléon et la pensée de son temps, op. cit., chap. 1.
3. Rodney Dean, L'Eglise constitutionnelle, Napoléon et le Concordat de 1801, Paris, R.J. Rodney, 2004, p. 711. Curieusement, l'auteur ajoute : « L'accord avec les protestants rendait impossible les guerres de religion ; l'Édit de Nantes et sa révocation étaient tacitement effacés. Celui avec les juifs montrait l'esprit tolérant et éclairé du nouveau régime », p. 711.
4. Elisabeth Labrousse, Une foi, une loi, un roi ? La Révocation de l'édit de Nantes, Paris, Genève, Labor et Fidès, 1985.
(p.52) nom de Code noir. Or ce texte, qui régit la vie des esclaves des plantations des îles avec une violence telle qu'elle la transforme en un calvaire, qui nie radicalement l'identité des Noirs lesquels néanmoins « seront baptisés et instruits dans la religion catholique, apostolique et romaine » (art. 2), ce texte donc, document destiné à organiser minutieusement l'esclavage des Noirs, déclare, dans son article premier, de manière incongrue et surréaliste : « Voulons et entendons que l'édit du feu roi de glorieuse mémoire notre très honoré seigneur et père, du 23 avril 1615, soit exécuté dans nos îles. Ce faisant, enjoignons à tous nos officiers de chasser hors de nos îles tous les juifs qui y ont établi leur résidence, auxquels, comme aux ennemis déclarés du nom chrétien, nous commandons d'en sortir dans trois mois à peine de confiscation de corps et de bien1.» Les îles tout comme la métropole ne doivent ainsi connaître qu'une foi, une loi, un roi : si les esclaves noirs, tenus dans l'esclavage le plus rigoureux, peuvent néanmoins devenir catholiques à l'image de leurs maîtres, les Juifs quant à eux s'en trouvent purement et simplement chassés.
(p.60) Passé le temps du culte de la Raison et de la déchristianisation qui voit toutes les religions combattues et délégitimées, les églises de même que les temples et les synagogues étant souvent vandalisés ou occupés, par exemple, par les armées, une fois la Terreur abolie, c'est, sans aucun doute, le Concordat qui représente l'étape cruciale durant laquelle se trouve à nouveau abordée cette question jamais résolue du catholicisme ou du christianisme comme religion dominante jusqu'au cœur d'une nation de citoyens désormais égaux. Cette fois, c'en est terminé de la Constitution civile du clergé : l'Église retrouve toute sa place au sein de
la nation ; en revanche, les Juifs en sont de nouveau quasi exclus.
(p.62) Le retour en grâce du catholicisme2 va ainsi de pair avec une critique du judaïsme accusé de conserver ses propres règlements, ceux « sous lesquels il a toujours vécu », critique qui annule implicitement les acquis de 1791 et l'entrée des Juifs au sein de l'espace public, impliquant la soumission aux lois communes. Ce regard très sévère sur une émancipation qui n'aurait pas porté ses fruits, dans la mesure également où les Juifs demeureraient un « peuple » à l'écart de leurs concitoyens, prend de plus place, soulignons-le, au moment même où, en mai 1802, l'Em-
j-pereur rétablit l'esclavage qui avait été aboli en février 17943. De nouveau, la remise en question du sort des Juifs émancipés en septembre 1791, qui laisse prévoir les mesures exceptionnelles de mars 1808, correspond à la dramatique détérioration du destin des Noirs
des îles d'Amérique, soumis au bon vouloir des colons blancs.
2. Jean Baubérot soutient, au contraire, que le Concordat constitue la « première laïcisation », Vers un nouveau pacte laïque, Paris, Le Seuil, 1990, pp. 33 et suivantes.
3. Carolyn Fick, « The French Revolution in Saint-Domingue », in David Barry Gaspar et David Patrick Geggus (dir.), A Turbulent Time, op. cit. Jean Daniel Piquet, L'Emancipation des Noirs dans la Révolution française (1789-1795), Paris, Karthala, 2002. Yves Benot et Marcel Dori-gny (dir.), Rétablissement de l'esclavage dans les colonies françaises ; ruptures et continuités de la politique coloniale française, aux origines d'Haïti, Paris, Maisonneuve et Larose, 2003.
(p.63) Si les protestants bénéficient d'un statut définitivement acquis, quoique l'un des leurs ne puisse devenir consul, les Juifs, tout comme les Noirs, voient implicitement s'écrouler la législation révolutionnaire qui les reconnaissait comme citoyens égaux aux autres en droits et privilèges. La régression napoléonienne dans ces deux domaines est immense. Si le sort des Juifs est infiniment moins cruel puisqu'ils ne retournent pas à l'esclavage, mais simplement à leur condition antérieure à 1789, ils sont désignés, comme autrefois, comme un peuple qui, ayant préservé son identité et ses lois au sein de la nation, souhaite demeurer à l'écart en n'ayant que Dieu pour législateur. Ce statut dérogatoire annonce les mesures exceptionnelles que l'Empereur va prendre contre eux dès 1806, soit quatre ans plus tard. À tel point qu'en 1802, à l'égard des Noirs, tout comme, en 1807-1808, vis-à-vis des Juifs, on redoute la dégradation du «sang français » et on limite aussi sévèrement, pour les uns comme pour les autres, la liberté de circulation sur certaines parties du territoire.
Portalis entend respecter l'« éternité » du « peuple » juif, autant dire le tenir à l'écart : on ne prétend plus le régénérer, intégrer individuellement ses membres, les élever à la dignité d'une Grande Nation qui retrouve ses rêves d'unité religieuse en s'éloignant des idéaux universalistes de 1789. Le Concordat, pas décisif vers l'instauration de cette « monarchie chrétienne », annonce les mesures discriminatoires prises bientôt à l'égard des Juifs qui s'entêtent à préserver leurs croyances au sein d'une nation qui, comme autrefois, les a reconnus égaux à l'instar des autres religions.
(p.71) /En 1806,/ en février, Bonald publie son article « Sur les Juifs », qui exerce une telle influence sur Napoléon que ce dernier en reprend plus tard certaines images. Pour Bonald, « les Juifs ne peuvent pas être, et même, quoiqu’on fasse, ne seront jamais citoyens (p.72) sous le christianisme sans devenir chrétiens. [...] Je pense qu'un gouvernement qui a l'honneur de commander à des Chrétiens, et le bonheur de l'être lui-même, ne doit pas livrer ses sujets à la domination de sectateurs d'une religion ennemie et sujette du christianisme : les Chrétiens peuvent êtres trompés par les Juifs, mais ils ne doivent pas êtres gouvernés par eux1 ». Remarquons qu'à l'autre extrême de l'échiquier politique, l'abbé Grégoire, qui défend inlassablement leur cause, n'en est pas moins implicitement d'accord sur ce point avec Bonald et, par conséquent, avec l'Empereur dont il critique pourtant la politique hostile aux Juifs. Déjà en 1787, dans son fameux Essai sur la régénération physique, morale et politique des Juifs, Grégoire écrivait : « Lions-les à l'État par l'espérance de la considération publique et le droit d'arriver à tous les offices civils dans les diverses classes de la société. Une loi fondamentale de quelque pays exclut des charges ceux qui ne sont pas de la religion dominante : cette proposition sévère est-elle toujours juste ? Nous ne proposons pas d'admettre les Juifs à être procureurs ; on sent pourquoi [...] il serait toutefois abusif que, par leur disposition dans la société, ils puissent influer sur une religion dont ils naissent ennemis déclarés2. » En ce début de l'année 1806, lorsque l'Empereur songe à appliquer aux Juifs des mesures spécifiques, il s'entretient à Saint-Cloud avec le très conservateur et catholique Molé. Il a retenu la leçon de Bonald mais également peut-être celle de Grégoire : « Je ne prétends pas, dit-il, dérober à la malédiction dont elle est frappée cette race qui semble avoir été seule exceptée de la rédemption, mais je voudrais la mettre hors d'état de propager le mal qui ravage l'Alsace et qu'un Juif n'eût pas deux morales, l'une dans ses rapports avec ses frères, l'autre dans ses rapports avec les Chrétiens3. » Entre 1787 et 1806, en dépit des mesures d'émancipation de 1791, peu de choses ont donc changé. Au début de l'année 1806, à la suite de la grande discussion au Conseil d'État où se trouvent examinées les mesures à prendre contre les Juifs, Napoléon, « après être revenu de la messe », s'interroge à haute voix devant Mole : « Jusqu'à quel point, lance-t-il, des gouvernements éclairés et chrétiens pourraient-ils le [le peuple juif] relever quelque peu de son abaissement4 ? »
1. Louis de Bonald, « Sur les Juifs », Mercure de France, 8 février 1806, pp. 260 et 265.
2. Abbé Grégoire, Essai sur la régénération physique, morale et politique des juifs, Paris, Flammarion, « Champs », 1988, pp. 155-156.
3. Marquis de Noailles, Le Comte Mole, 1781-1855, Paris, H. Champion, 1922, t. 1, p. 98.
4. Ibid., t. 1, p. 97.
(p.74) Alors que se met en place, au même moment, une noblesse d'Empire pourvue de biens, de revenus et de titres glorieux qui, quoique fondée sur le mérite et distincte en cela de la noblesse féodale, symbolise la naissance d'un ordre social proche, par certains aspects, de celui de l'Ancien Régime, avec ses fiefs, son apparat, ses costumes flamboyants, symboles de puissance sociale, ses châteaux, on mesure mieux la fragilité de ces notables juifs au statut incertain. Le contraste est sans mesure entre la magnificence du régime qui s'installe, ses ors et ses dorures, les diamants et les diadèmes, la splendeur des réceptions, des habits ou encore des vaisselles2, et, à l'exception de quelques-uns d'entre eux, leur profonde marginalité sociale. Une chose est claire : leur destin n'est en rien comparable à celui de cette nouvelle noblesse d'Empire qui fusionne avec l'ancienne aristocratie au moment même où leur sort va se jouer. Tout les sépare de ces « masses de granit » sur lesquelles Napoléon Bonaparte entend construire l'ordre nouveau dont ils se trouvent, de fait, exclus3.
2. Voir le catalogue Napoléon, Bernard Chevallier (dir.), Tennesse, Wonders, 1993, ainsi que le catalogue Napoleone et il su tiempo, Carrara, Sociéta Editrice Buonaparte, 2001.
3. Jean Tulard, Napoléon et la noblesse d'Empire, Paris, Tallandier, 1979. Natalie Petiteau, Élites et mobilités : la noblesse d'Empire au XIXe siècle (1808-1914), Paris, La Boutique de l'Histoire, 1997. Sur les représentations picturales de la noblesse d'Empire, Yveline Cantarel-Besson, « La société », in Yveline Cantarel-Besson, Claire Constans et Bruno Foucart, Napoléon. Images et Histoire, Paris, Éditions de la Réunion des musées nationaux, 2001.
(p.78) le rapport de l’abbé Grégoire, violemment critique à l’encontre des patois (sic) comme marque d’attachement à des identifications régionales, ou encore celui de Barère hostile à l’allemand ou à l’italien, à toutes les langues étrangères qui freinent l’intégration à la nation 1.
1. Michel de Certeau, Dominique Julia, Jacques Revel, Une politique de la langue. La Révolution française et les patois (sic), Paris, Gallimard, 1975
(p.79) En 1803, Karl Wilhelm Grattenauer, dans son essai intitulé Contre les Juifs, qui connaît un tel succès de vente qu'il provoque à son tour un immense débat, appréhende lui aussi les Juifs comme des Orientaux étrangers, une race vouée à l'esclavage comme dans l'Egypte ancienne : dans cette logique, leur donner des droits civiques s'apparente à un « blasphème jacobin », à du « sansculottisme ' ».
C'est dire à quel point tous ces auteurs rejettent le rêve émancipateur' de la Révolution française, incompatible avec la nature fondamentalement orientale des Juifs. En France également, au même moment, la négativité de l'Orient demeure grande en dépit de rêves de domination de ces contrées lointaines : pour tous, ou presque, l'Orient c'est le passé, la dégénérescence, la faiblesse. En 1806, le vicomte de Bonald publie, cette fois dans le camp réactionnaire, son article incendiaire, « Sur les juifs », dans lequel il se réfère explicitement aux observations d'Herder concernant le caractère asiatique des Juifs et évoque leur « marche insensible d'Asie vers l'Europe », instaurant un lien explicite avec ces théoriciens allemands de l'orientalisme juif2. Dès la première page de ce pamphlet venimeux qui justifie la remise en question des mesures d'émancipation de septembre 1791, il estime que « ce peuple voyageur, dans sa marche insensible de l'Asie vers l'Europe, a dû s'arrêter d'abord aux contrées européennes plus voisines de l'Orient et des lieux qui ont été son berceau3». Que l'on se déclare courageusement en faveur de leur émancipation ou, au contraire, que l'on souhaite leur expulsion
1. Ibid., chap. 5. Voir aussi Peter Erspamer, The Elusiveness of Tolerance : the «Jewish Question » from Lessing to the Napoleonic Wars, Chapell Hill, University of North Carolina Press, 1997, et Dominique Bourel, « La judéophobie savante dans l'Allemagne des Lumières : Johann David Michaelis », in Ilana Zinguer et Sam Bloom (dir.), L'Antisémitisme éclairé, Leiden, Brill, 2003.
2. Louis de Bonald, « Sur les Juifs », Mercure de France, 8 février 1806, p. 266.
3. Ibid., p. 249.
(p.80) d'une nation chrétienne, les Juifs se trouvent donc chaque fois associés à l'Asie comme forme extrême d'orientalisme, d'étrangeté, d'éloignement. Bonald en est à ce point convaincu qu'il ne recule devant aucune fantasmagorie propre à frapper ces concitoyens : il s'attarde ainsi longuement à décrire « à quelles horribles extrémités les Juifs devenus les maîtres se sont portés envers les Chrétiens en Chypre et en Afrique ' », autant de contrées exotiques qui incarnent elles aussi, à des degrés divers, cet Orient que tout distingue de l'Europe chrétienne.
Attentif aux discours de Bonald et aux plaintes des « chrétiens d'Alsace » qui n'ont que faire de ces étrangers envahissants, Napoléon fait sienne cette orientalisation des Juifs qui lui a été soufflée par les divers et nombreux partisans du renouveau d'un christianisme militant, tant en France qu'en Allemagne, vision négative qui ne peut que susciter un regard profondément hostile à leur encontre. La France chrétienne en pleine renaissance semble s'éloigner de la France révolutionnaire qui a eu le tort d'accueillir ce « peuple venu d'Asie ». Tournant de ce point de vue radicalement le dos à 1789, l'Empereur partage davantage les préjugés du jacobin antisémite Hell que la générosité de l'abbé Grégoire ou encore celle de Robespierre. Hell, l'adversaire résolu des Juifs, le député de l'Alsace où l'antisémitisme se révèle à son paroxysme, avait pris à leur égard une position extrême, en décembre 1789, lors du débat décisif où l'on avait examiné l'accès aux fonctions de l'Etat des adeptes des religions minoritaires. Cherchant à présenter ces Juifs si détestés par les populations chrétiennes locales, peu importe, avait-il dit à l'Assemblée nationale, « que les juifs d'Alsace sont ou ne sont pas des juifs de Jérusalem, ceux d'Alexandrie ou de ceux d'une autre partie de l'Asie ». Là encore, pour faire prendre conscience à ses collègues de l'étrangeté des Juifs qui n'ont décidemment rien à voir avec les populations rurales et chrétiennes d'Alsace ou d'ailleurs, c'est bien la mystérieuse Asie qui se trouvait sollicitée comme image/repoussoir par excellence2. Napoléon se révèle le fidèle héritier de ce jacobin antisémite tout comme celui de Saint-Just, l'archange de la Terreur, qui, toujours en Alsace, « donna satisfaction aux bourgeois de Strasbourg par sa conduite antisémite3 » :
1. Ibid., p. 266.
2. Archives parlementaires, 24 décembre 1789, p. 778. En septembre 1837, en Alsace, on retrouve cette image des Juifs ayant conservé leurs caractères orientaux et qui doivent, du même coup, demeurer à l'écart de la société chrétienne dans un rapport du conseil municipal d'Altkirch qui s'oppose, pour cette raison, à la transformation du statut de l'école juive en école communale. Cité par Michael Robert Shurkin, French Nation Building, Libéralisation and the Jews of Alsace and Algeria, 1815-1870, Ph.d. Yale University, 2000, p. 102.
3. Albert Ladret, Saint-Just ou les vicissitudes de la vertu, Lyon, PUL, 1989, p. 218.
(p.81) à travers les préjugés de Napoléon s'expriment donc aussi bien les valeurs de certains révolutionnaires que celles de Bonald, le contre-révolutionnaire.
Son langage, les métaphores, les images dont il use tout au long de sa vie pour désigner les Juifs se révèlent en tout point semblables à ceux de Hell ou de Bonald : c'est bien parce qu'ils viennent de loin que, à ses yeux, les Juifs font figure de dégénérés, d'Orientaux menaçants que l'Europe doit tenir à l'écart. Le 30 avril 1806, Napoléon préside une séance du Conseil d'État où l'on discute de la légalité des mesures exceptionnelles à prendre envers les Juifs pour répondre aux plaintes venues d'Alsace. Après avoir entendu, de la bouche de Beugnot, des paroles favorables au maintien des principes universalistes sur lequel repose le droit, il prend à son tour la parole et, fort en colère devant la pusillanimité de Beugnot, façonnée par l'idéologie des droits de l'homme qu'il abhorre, déclare durement :
« La législation est un bouclier que le gouvernement doit porter partout où la propriété publique est attaquée. Le gouvernement français ne peut voir avec indifférence une nation avilie, dégradée, capable de toutes les bassesses, posséder exclusivement les deux beaux départements de l'ancienne Alsace ; il faut considérer les Juifs comme nation et non comme secte. C'est une nation dans la nation ; je voudrais leur ôter, au moins pendant un temps déterminé, le droit de prendre des hypothèques, car il est trop humiliant pour la nation française de se trouver à la merci de la nation la plus vile. Des villages entiers ont été expropriés par les Juifs ; ils ont remplacé la féodalité ; ce sont de véritables nuées de corbeaux. On en voyait aux combats d'Ulm qui étaient accourus de Strasbourg pour acheter des maraudeurs ce qu'ils avaient pillé.
« II faut prévenir, par des mesures légales, l'arbitraire dont on se verrait obligé d'user envers les Juifs, ils risqueraient d'être massacrés un jour par les chrétiens d'Alsace, comme ils l'ont été si souvent, et presque toujours par leur faute.
« Les Juifs ne sont pas dans la même catégorie que les protestants et les catholiques. Il faut les juger d'après le droit politique, et non d'après le droit civil, puisqu'ils ne sont pas citoyens.
« II serait dangereux de laisser tomber les clefs de la France, Strasbourg et l'Alsace, entre les mains d'une population d'espions qui ne sont point attachés au pays. Les Juifs autrefois ne pouvaient pas même coucher à Strasbourg ; il conviendrait peut-être de statuer aujourd'hui qu'il ne pourra pas y avoir plus de cinquante mille Juifs dans le Haut et le Bas-Rhin ; l'excédent de cette population se répandrait à son gré dans le reste de la France. »
(p.82) « On pourrait aussi leur interdire le commerce, en se fondant sur ce qu'ils le souillent par l'usure, et annuler leurs transactions passées comme entachées de fraude.
« Les chrétiens d'Alsace et le préfet de Strasbourg m'ont porté beaucoup de plaintes contre les Juifs lors de mon passage dans cette ville '. »
La charge est d'une violence extrême : les Juifs font figure, par vocation, de traîtres, de pilleurs qui ne sont « pas de la même catégorie que les catholiques et les protestants », et encore moins que les « Gaulois » qui, eux, savent défendre avec la vigueur qui est la leur la patrie contre tous ses ennemis venus de l'étranger2, ces mêmes Gaulois dont se réclamaient, eux aussi, les sans-culottes en lutte contre l'étranger3. Aux yeux de l'Empereur, ils forment toujours « une nation dans la nation » qui menace à tout moment de trahir la France en ouvrant à l'ennemi les portes de Strasbourg, une « nation avilie, dégradée, capable de toutes les bassesses », d'autant plus qu'elle forme dorénavant une nouvelle « féodalité ». Cette image fera fureur et, tout au long du XIXe siècle, on verra d'innombrables caricatures intitulées « Les nouveaux féodaux », représentants des Juifs aux traits physiques profondément sémites, triomphants, chevauchant, avachis, le dos des nobles portés à leur tour par de vigoureux paysans qui croulent, ou presque, sous le poids. Par un renversement inattendu, les Sémites venus d'Orient, aux traits grossiers et bestiaux, menacent ainsi de prendre littéralement le dessus, de constituer une nouvelle féodalité avide à exploiter, comme autrefois, le peuple chrétien, innocent et laborieux, qui appelle au secours son empereur.
Un peu plus tard, le 7 mai, toujours dans le cadre de l'enceinte solennelle du Conseil d'État, l'Empereur reprend la parole :
« On me propose d'expulser les Juifs ambulants qui ne justifieront pas du titre de citoyens français, et d'inviter les tribunaux à employer contre l'usure leur pouvoir discrétionnaire ; mais ces moyens seraient insuffisants. La nation juive est constituée, depuis Moïse, usurière et oppressive ; il n'en est pas ainsi des chrétiens : les usuriers font exception parmi eux et sont mal notés.
1. Pelet de la Lozère, Opinions de Napoléon sur divers sujets, Paris, Firmin Didot Frères, 1833, pp. 214-215. Ces textes de Pelet de la Lozère sont repris dans Napoléon, ses opinions et jugements sur les hommes et sur les choses, recueillis par ordre alphabétique avec une introduction et des notes par Jean-Joseph Damas-Hinard, Paris, Dutey, 1838, t. 2, pp. 11-13.
2. Sur la présence du thème des « Gaulois » dans le discours de Napoléon, Didier Le Gall, Napoléon et le Mémorial de Sainte-Hélène. Analyse d'un discours, Paris, Kimé, 2003, pp. 146-147, 245.
3. Bronislaw Baczko, « Le calendrier républicain. Décréter l'éternité », m Pierre Nora (dir.), Les Lieux de mémoire, Paris, Gallimard, 1984, p. 83.
(p.83) Ce n'est donc pas avec des lois de métaphysique qu'on régénérera les Juifs ; il faut ici des lois simples, des lois d'exception ; on ne peut rien me proposer de pis que de chasser un grand nombre d'individus qui sont hommes comme les autres ; la législation peut devenir tyrannique par métaphysique comme par arbitraire. Les juges n'ont point de pouvoir discrétionnaire ; ce sont des machines physiques au moyen desquelles les lois sont exécutées comme l'heure est marquée par l'aiguille d'une montre : il y aurait de la faiblesse à chasser les Juifs ; il y aura de la force à les corriger. On doit interdire le commerce aux Juifs, parce qu'ils en abusent, comme on interdit à un orfèvre son état lorsqu'il fait du faux or. La métaphysique a égaré le rapporteur au point de lui faire préférer une mesure violente de déportation à un remède plus efficace et plus doux. Cette loi demande à être mûrie ; il faut assembler les états généraux des Juifs, c'est-à-dire en mander à Paris cinquante ou soixante, et les entendre ; je veux qu'il y ait une synagogue générale des Juifs à Paris, le 15 juin. Je suis loin de vouloir rien faire contre ma gloire et qui puisse être désapprouvé par la postérité, comme on me le fait entendre dans le rapport. Tout mon conseil réuni ne pourrait me faire adopter une chose qui eût ce caractère ; mais je ne veux pas qu'on sacrifie à un principe de métaphysique et d'égoïsme le bien des provinces. Je fais remarquer de nouveau qu'on ne se plaint point des protestants ni des catholiques comme on se plaint des Juifs ; c'est que le mal que font les Juifs ne vient pas des individus, mais de la constitution même de ce peuple : ce sont des chenilles, des sauterelles qui ravagent la France1. »
En dépit de son vocabulaire ostracisant, cette déclaration repose, par certains aspects, sur des perspectives émancipatrices clairement exprimées : pour l'Empereur, il ne faut pas « chasser » les Juifs ni les « expulser », mais simplement « corriger » leurs mœurs. Napoléon voit bien que des mesures exceptionnelles pourraient porter atteinte « à sa gloire » et « être désapprouvées par la postérité ». Cet enjeu minuscule mérite donc de la prudence, du doigté, du savoir-faire. Car si l'on condamne les principes métaphysiques protecteurs de l'égalité des citoyens, si l'on entend prendre en considération surtout « le bien des provinces » dont les porte-parole se plaignent de l'activité économique des Juifs, comment éviter, pour autant, de sévir en recourant à des dispositions contraires au droit ? Cette mise au point de l'Empereur est révélatrice de son état d'esprit au moment même où il convoque le Sanhédrin en l'invitant à prendre des mesures pour réduire « le mal » que répandent « ces chenilles, ces sauterelles qui ravagent la France », image qui provient, en droite
1 .Ibid., pp. 216-217.
(p.84) ligne, du discours révolutionnaire xénophobe qui accusait déjà les étrangers de l'intérieur de trahir le paysl et que fait sien Napoléon quand il soutient que « le plus grand de tous les crimes est d'introduire l'étranger l au sein de la patrie2 ». En usant d'un tel vocabulaire animalier, l'Empereur est-il influencé par des métaphores chrétiennes, qui qualifient facilement les Juifs de serpents, de vipères ou encore de scorpions, de chacals et de vermine3 ? Dans quelle mesure, en usant d'un tel langage animalier pour dénoncer le danger que représente leur présence en France, se trouve-t-il aussi influencé par la tradition révolutionnaire qui dévalorise ses adversaires en recourant également à des associations avec les animaux les plus repoussants, des monstres qui pillent et dévorent, telle la bête de Gévaudan, des hyènes, des loups mais aussi des porcs immondes qui souillent la société française innocente4 ? L'Empereur, qui a vécu le moment révolutionnaire jacobin, caricature à son tour les Juifs comme des animaux dépourvus de scrupules dont les traits repoussants trahissent non seulement la volonté de détruire mais aussi celle de trahir, pour peu , qu'ils résident en Alsace ; si on leur abandonne « les clefs de la France », ils ouvriront toutes grandes ses portes à ses pires ennemis. Le mal qui menace, complote, trahit la France est incarné désormais non par la noblesse mais bien par les Juifs qui servent, tout comme elle autrefois, des intérêts étrangers à la nation. Un peu plus tard, dans une lettre à Champagny, Napoléon reprend cette image, si connotée, de nouveaux féodaux, estimant qu'il importe d'« arracher plusieurs départements à l'opprobre de se trouver vassaux des Juifs ». L'empereur ajoute : « Lorsqu'on les soumettra aux lois civiles, il ne leur restera plus, comme Juifs, que des dogmes, et ils sortiront de cet état où la religion est la seule loi civile, ainsi que cela existe chez les Musulmans et que cela a toujours été dans l'enfance des nations5. » Si l'Empereur souligne, au cours de
1. Ainsi, à l'époque de la Terreur, on peut lire dans un rapport : « Oui, sans doute, les orages partis de l'Autriche ou des côtes britanniques ont amené sur notre terre des insectes destructeurs mais dans ce gouffre d'abus que la Révolution a découvert, combien de reptiles impurs nous appartiennent ? » Cité par Sophie Wahnich, L'Impossible Citoyen. L'étranger dans le discours de la Révolution française, Paris, Albin Michel, 1997, p. 119.
2. Cité par Didier Le Gall, Napoléon et le Mémorial de Sainte-Hélène, op. cit., p. 125.
3. Moshe Lazar, « The lamb and the Scapegoat », in Sander Gilman et Steven Katz (dir.), Antisemitism in time of crisis, New York, New York University Press, 1991, p. 55.
4. Antoine de Baecque, Le Corps de l'histoire. Métaphores et politique (1770-1800), Paris, Cal-mann-Lévy, 1993, pp. 198-211 et, du même auteur, La Caricature révolutionnaire, Paris, Presses du CNRS, 1988. Sur la dénonciation de l'adversaire, Jacques Guilhaumou, L'Avènement des porte-parole de la République (1789-1792) : essai de synthèse sur les langages de la Révolution française, Villeneuve-d'Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 1998.
(p.85) cette discussion du Conseil d'État, le 21 mai, « qu'aucune religion ne craint de ma part une persécution », ses préjugés n'en sont pas moins exprimés avec force, d'autant plus que, lors de la discussion du rapport Beugnot au Conseil d'État au début de l'année 1806, il accentuait son point de vue en déclarant : « Je dois la même protection à tous les Français et je ne puis regarder comme Français ces Juifs qui sucent le sang des véritables Français 1. » On ne saurait aller plus loin dans la remise en cause de leur citoyenneté, niée au nom d'un racisme biologique qui étonne chez cet homme influencé par les Lumières, bien que ce même racisme biologique qui dénonce les « races impures », celle des aristocrates au sang vicié, dégénéré, se soit fait aussi jour dans le discours révolutionnaire, par exemple sous la plume de Pétion ou encore de Robespierre2. Napoléon se montre décidé à recourir aux moyens extrêmes : en 1810, visitant les provinces du Brabant et de la Zélande, alors qu'il complimente les pasteurs, il s'en prend avec véhémence aux curés qui font allégeance au pape et s'exclame curieusement : « Si vous êtes de bons citoyens, je vous protégerai ; sinon, je vous chasserai de mon empire, je vous dissiperai comme des Juifs3. » L'idée de l'envahissement se révèle tenace : dans une lettre adressée à Jérôme, roi de Westphalie, l'Empereur ne se prive pas de lui dire qu'à ses yeux « rien n'est ridicule comme votre audience aux Juifs [...]. J'ai entrepris de corriger les Juifs, mais je n'ai pas cherché à en attirer de nouveaux dans mes États. Loin de là, j'ai évité de faire rien de ce qui peut montrer de l'estime aux plus méprisables des hommes4 ». Plus tard encore, loin du pouvoir, en exil cette fois, l'Empereur déchu évoque de nouveau sa politique sévère à l'égard des Juifs en la justifiant par des raisons militaristes : de façon obsessionnelle, il revient sur l'idée d'envahissement, sur leur nombre élevé qu'il associe, de manière tout aussi fantasmatique, à leur supposée grande richesse dont il convient de profiter, appréciation qui relève purement et simplement des préjugés solidement ancrés : « Les Juifs, dit-il, étaient très nombreux dans les pays sur lesquels je régnais. [...] J'aurais
1. Cité in Marquis de Noailles, Le Comte Molé, 1781-1855, Paris, H. Champion, 1922, t. 1, p. 97.
2. Antoine de Baecque, « Les discours anti-nobles (1787-1792). Aux origines d'un slogan : "Le peuple contre les gros" », Revue d'histoire moderne et contemporaine, janv.-mars 1989, pp. 19 et suivantes. Voir aussi Lucien Jaume, Le Discours jacobin et la démocratie, Paris, Fayard, 1989.
3. Cité m « L'origine et la signification de la loi du 18 Germinal An X », Bulletin de la S.H.P.F., 1902, p. 298.
4. L. Lecestre, Lettres inédites de Napoléon 1er, Paris, Pion, 1897, t. 1. Lettre du 6 mars 1808, pp. 158-159.
(p.86) amené de grandes richesses en France parce que les Juifs sont très nombreux et qu'ils seraient accourus en foule1. » Du XIXe siècle à nos jours, dans l'imaginaire antisémite qui se réclame fréquemment de l'Empereur, cette image des Juifs venus de l'Orient lointain, « en foule », pour envahir et dénaturer l'Hexagone se répète inlassablement2.
(…) On peut néanmoins se demander dans quelle mesure Napoléon a aussi conservé en mémoire une image folklorique et orientaliste des Juifs de Palestine du temps de sa campagne d'Egypte, dont il rapproche parfois explicitement les mœurs de ceux des musulmans, demeurés, comme eux, en « enfance4 ». (…) En réalité, on ignore si Bonaparte a rencontré des Juifs durant son séjour en Palestine, lors, par exemple, de sa « visite aux fontaines de Moïse », de son entrevue avec « les pestiférés de Jaffa » ou encore, au moment des combats de Nazareth ou de Saint-Jean-d'Acre, épisodes illustrés par tant
1.Correspondance de Napoléon, t. 13, lettre du 25 nov. 1806, Paris, Gallimard, 1943.
---
1. Barry O'Meara, Napoléon dans l'exil, Paris, Fondation Napoléon, 1993, t. 1, p. 166.
2. Voir chap. 7.
3. Edward W. Said, L'Orientalisme, l'Orient créé par l'Occident, Paris, Le Seuil, 2003. Said revient à plusieurs reprises sur l'expédition de Bonaparte en Egypte, première entreprise d'orien-talisation du monde musulman. Voir sa première partie, chap. 3 et 4, ainsi que sa deuxième partie, pp. 145 et suivantes. L'ouvrage de Said a suscité une littérature considérable. Voir récemment Robert Irwin, For Lust of Knowing. The Orientalists and their enemies, Londres, Allen Lane, 2006. Voir aussi David G. Jefireys (dir.), Views of Ancient Egypt since Napoleon Bonaparte : imperialism, colonialism and modem appropriations, London, UCL Press, 2003.
4. Sur la campagne d'Egypte comme « rêve oriental », Jean Tulard, Napoléon ou le mythe du sauveur, Paris, Fayard, 1977, chap. 5.
(p.87) de représentations picturales, très « couleur locale »1. Il a du moins une conscience minimale de leur existence puisque, dans sa correspondance, on trouve cet ordre adressé au général Destaing, en janvier 1799 : « Vous ferez prendre chez l'aga des janissaires les nommés : Haslan, Ibrahim, Yousuf, Chemali, Cader, la femme Settouts, la femme Mahekeké, tous Juifs. Vous ferez couper le cou aux cinq premiers et jeter dans l'eau des deux derniers2. »
1. Yveline Cantarel-Besson, « Les campagnes », in Y. Cantarel-Besson, C. Constans et B. Fou-cart (eds.), Napoléon, images et histoire : peintures du château de Versailles (1789-1815), Paris, Réunion des Musées nationaux, 2001, pp. 130 et suivantes.
2. Napoléon Bonaparte, Correspondance générale. La campagne d'Egypte et l'avènement, 1798-1799 (t. II), Paris, Fayard, 2005, p. 815.
(p.88) Napoléon semble partager la plupart des stéréotypes des antisémites de son époque, qu'ils appartiennent à la réaction ou, parfois, au camp révolutionnaire. À ses yeux, et son séjour en Palestine n'a pu que le conforter dans son opinion, les Juifs demeurent un peuple dégénéré, qui n'a pas encore accès à la civilisation occidentale ; en un mot, qui appartient toujours à cet Orient aux mœurs troubles. Ajoutons que l'Empereur qui, en 1802, vient de rétablir l'esclavage des Noirs aux îles en imposant par une féroce répression l'ordre impitoyable qui régnait avant février 1794 ne cache pas non plus, au même moment, ses préjugés à l'égard de cet autre « Oriental » qu'est le Noir africain. Un peu à la manière de Michaelis, il réunit, dans un même rejet de la dégénérescence orientale, les Juifs et les esclaves noirs des colonies, ceux précisément d'Haïti où Michaelis entend déporter les Juifs allemands pour les réduire à un esclavage conforme à leur véritable nature d'hommes du Sud.
(p.89) Talleyrand, son plus proche conseiller et qui exprime sa pensée intime, accentue encore cette vision raciste des Noirs, de « ces peuplades sauvages qui, par leurs mœurs féroces et leurs usages barbares, sont devenues étrangères au système de la civilisation. [...] L'existence d'une peuplade nègre armée et occupant les lieux qu'elle a souillés par les actes les plus criminels est un spectacle horrible pour toutes les nations blanches2 ». (…)
Certes, il n'est pas question d'envoyer les armées « corriger » à leur manière, comme aux colonies3, les Juifs d'Alsace, pour le plus grand bienfait des « chrétiens d'Alsace ». Le projet invraisemblable, proprement
1. Cité par Yves Benot, La Démence coloniale sous Napoléon, Paris, La Découverte, 1991, p. 89. ; 2. Ibid., p. 123.
3. Yves Benot et Marcel Dorigny (dir.), Rétablissement de l'esclavage dans les colonies françaises ; ruptures et continuités de la politique coloniale française, aux origines d'Haïti, Paris, Maisonneuve et Larose, 2003. Thierry Lentz et Pierre Branda, Napoléon, l'esclavage et les colonies, Paris, Fayard, 2006.
00:14 Écrit par justitia & veritas dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
Facebook |
(p.90) stupéfiant, de convoquer un Sanhédrin s'inscrit pourtant dans cette logique : à grand « mal », grand moyen. L'idée de participer à un tel Sanhédrin a dû paraître bien saugrenue aux yeux des notables juifs, mais aussi des rabbins convoqués par l'Empereur. On ignorera toujours qui a véritablement soufflé cette idée à Napoléon, d'où lui vient cette incroyable décision de faire revivre le Sanhédrin d'autrefois, avant la destruction du Temple et la dispersion. Le vocable lui-même, qui entre dans le discours politique durant plusieurs mois, symbolise ces contrées lointaines où, à l'abri du Temple, régnaient les grands prêtres. Par son étrangeté, par le mystère qu'il véhicule, il rejette les Juifs vers leur lointaine histoire mais aussi vers leurs contrées exotiques, au-delà de la Méditerranée, loin des terres chrétiennes. Napoléon veille à tous les détails : des ordres sont donnés qui imposent le port d'un étrange chapeau ou celui d'un costume, produits d'une imagination orientale dont on ne connaît pas l'auteur. Quelle image des Juifs des temps anciens se sont donc faites les collaborateurs de l'Empereur chargés de cette mise en scène ?
(p.93) Dans le tableau Le Grand Sanhédrin, les membres de cette assemblée, revêtus d'étranges accoutrements, se tiennent presque tous courbés, voûtés, aucune noblesse ni droiture n'émane de leur corps dont la posture évoque la soumission, la faiblesse, mais aussi le mystère, avec leurs longs vêtements noirs, leurs grandes barbes blanches qui tranchent dans cet ensemble baignant dans le gris, le passé, l'obscurité. Tous sont revêtus d'un costume qu'ils doivent porter impérativement pour entrer dans la salle, prescrit par le règlement officiel qui « consiste en un habillement complet en noir, manteau de soie de même couleur, chapeau à trois cornes et rabat3 ». Au centre, se faisant face, deux officiels habillés à la mode, jeunes, élégants, sans chapeau ni kippa, accentuent le contraste avec cette assemblée d'hommes de l'ombre. Sintzheim, portant le bicorne, siège à droite. Nul turban ni keffieh, forme habituelle de l'orientalisation symbolisant le monde arabe fort en vogue depuis l'expédition d'Egypte, n'est visible dans cette gravure ni dans aucune autre4. Les postures de soumission des membres du Sanhédrin détonnent dans une France de citoyens debout, avides de liberté et de fierté, et prennent une signification plus forte encore.
Témoigne aussi de cette orientalisation des Juifs la gravure célèbre de François Louis Couché, Napoléon le Grand rétablit le culte des Israélites, le 30 mai 1806, reproduite de manière répétitive, par exemple dans les livres scolaires, et qui a dû contribuer grandement à cette perception des Juifs comme profondément différents et étrangers. Chaque détail de cette gravure évoque immédiatement leur nature exotique. Napoléon, tel
3. Diogène Tama, Collection des procès-verbaux et dérisions du Sanhédrin, Paris, 1807, p. 46.
4. Ivan Davidson Kalmar, «Jésus did not Wear a Turban : Orientalism, the Jews and Christian Art », in I. D. Kalmar et D. Penslar (dir.), Orientalism and the Jews, op. cit.
(p.94) Moïse, tient les nouvelles Tables de la Loi, en pierre, de forme rectangulaire et non arrondie comme elles se présentent habituellement et sur lesquelles on peut lire, en français : « Lois données à Moïse ». Un personnage féminin symbolisant la Synagogue, figure alanguie, presque sensuelle, fragile, féminine à souhait, tient de sa main gauche les anciennes Tables de la Loi aux caractères hébraïques visibles, dont les deux parties, comme décalées, donnent l'impression d'êtres brisées. Ces Tables sont presque renversées, gisant sur la terre, abaissées. Cette allégorie dirige vers Napoléon son bras droit dans une attitude d'imploration qui témoigne aussi de sa volonté d'être relevée par l'Empereur quand il le jugera bon ; son identité est mise en évidence par un chancelier à sept branches ainsi que d'autres objets de culte qui figurent derrière elle. Cette figure de la soumission incarne un peuple juif passif, étranger à la force qui émane de l'empereur des Français. On la retrouve à l'identique dans plusieurs médailles où Napoléon, droit et majestueux, remet les nouvelles Tables de la Loi à un personnage courbé, plié en deux, les anciennes Tables, plantées dans la terre, étant toujours comme penchées, abandonnées1. Dans la gravure de Couché, le contraste entre Napoléon, puissant, triomphant, qui donne la vie, revêtu de ses riches habits d'empereur, portant de manière fort visible la couronne ainsi que les attributs de la Légion d'honneur, et cette femme dont l'attitude de soumission paraît comme renforcée par celle des Juifs suppliants, courbés, mendiants presque, agenouillés, est frappant. Il met en scène l'autorité, soulignée par la verticalité des traits qui encadrent l'Empereur, opposée à la servitude, la passivité, la lascivité, l'horizontalité que soulignent l'attitude implorante des bras tournés vers lui. Le spectateur se trouve renforcé dans ses convictions : Napoléon apporte la lumière régénératrice à un peuple avachi, étranger, surgi inchangé des contrées lointaines de l'Orient. D'autant plus qu'à ses côtés, symbolisant le corps rabbinique, implorant presque lui aussi, légèrement penché comme l'indiquent les plis de son habit, la posture des deux mains indiquant une recherche d'équilibre, unique personnage revêtu de noir, se tient Sintzheim en Moïse respectueux qui va transmettre la vérité aux membres du Sanhédrin que lui délivre Napoléon, dont l'éclatante blancheur accentue le contraste, lourd de symboles. Personnage de grand prêtre, il porte un
1. D.M. Friedenberg, Jewish Medals : From the Renaissance to the Fall of Napoleon (1500-1815), New York, Clarckson N. Potter Publisher, 1970. Sarah Lawrence, « Napoleonic Medals of Jewish Emancipation in the Collection of the Jewish Museum, New York », in M. Buora (dir.), La tradizione dassica nella Medaglia d'Arte del rinascimento al Neoclassico, Triste, E.R., 1999.
(p.95) bonnet à deux cornes en hauteur aux connotations négatives qui évoquent, comme le notent Renée Neher-Bernheim et Elisabeth Revel-Neher, la figure de Satan, renforçant ainsi l'identification des Juifs au Mal, au Diable, au mystère étranger, en ce moment de forte régénération de la France sous la direction de son empereur1.
Parfois, les Juifs se moquent de l'image que Napoléon se fait d'eux. Selon la légende, sur le mode humoristique, des Juifs de Posen se déguisent ainsi en Turcs pour se distinguer des Polonais mais préviennent l'Empereur, en chuchotant : « Ne craignez rien, Votre Majesté, nous ne sommes pas turcs ! C'est seulement nous, les Juifs de Posen2. » II n'en reste pas moins que cette association des Juifs à l'Asie ou encore à l'Afrique, qui revient fréquemment dans les écrits et les discours, en ce moment charnière, entre Orient et modernité occidentale, éclate au grand jour dès les premières réunions du Sanhédrin et suscite l'étonnement, sinon la colère cachée, de ses membres. Les participants à l'Assemblée des notables l'appréhendent de façon purement négative. On le perçoit, en particulier, dès leur réponse à la première question qui leur est posée par l'Empereur : « Est-il licite aux Juifs d'épouser plusieurs femmes ? » Cette question en elle-même charrie tout un univers d'associations renvoyant les Juifs à leur orientalisme : elle revêt une importance telle dans l'idée que Napoléon se fait des Juifs qu'elle figure étrangement en tête de ce questionnaire destiné à déterminer dans quelle mesure ceux-ci peuvent ou non prétendre à s'intégrer à la nation française. La polygamie représente une coutume associée indéniablement à l'Orient musulman, à la Turquie, aux harems des contes et légendes : elle hante une large partie de la littérature française du xvme siècle et structure sa vision orientaliste3. Même si Napoléon ne cache pas la « sympathie » qu'il ressent vis-à-vis du monde musulman4, s'il ne dédaigne pas de
1. On s'inspire ici largement de l'analyse qu'elles donnent de cette gravure. Voir Renée Neher-Bernheim et Elisabeth Revel-Neher, « Une iconographie juive de l'époque du Grand Sanhédrin », in Bernhard Blumenkranz et Albert Sohoul (dir.), Le Grand Sanhédrin de Napoléon, Toulouse, Privât, 1970, ainsi que Renée Neher-Bernheim, « Les Juifs en France sous la Révolution française », in Le Tournant décisif. Les Juifs en France sous la Révolution et l'Empire, op. cit. Voir aussi Ronald Schechter, Obstinate Hebrews. Représentations ofjews in France, 1715-1815, Berkeley, Califomia University Press, 2003, pp. 207-209.
2. Samuel Zanvel Pipe, « Napoléon in Jewish Folklore », YIVO Annual ofjeunsh Social Science, 1946, p. 296.
3. Lisa Lowe, Critical Terrains. French and British Orientalisms, Ithaca, Cornell University Press, 1991, p. 56.
4. Antoine Casanova, Napoleon et la pensée de son temps : une histoire intellectuelle singulière, Paris, La Boutique de l'Histoire, 2000, pp. 91 et 104-105.
(p.96) « flirter1 » avec lui et exprime ouvertement son admiration à l'égard de Mahomet qui était « un grand homme » s'adressant malheureusement à « des peuples sauvages, pauvres, manquant de tout, fort ignorants2 », sa vision globale de l'Orient, en dépit du mirage égyptien, demeure profondément négative. Elle témoigne de la prétention de l'Occident à régénérer cet Orient malade, indolent, féminin en le modernisant par l'exportation des valeurs occidentales. Comme le souligne Jean-Richard Bloch, dans un article curieux et méconnu, Napoléon incarne, dans ce sens, « l'homme moderne », celui de la vitesse, non de la méditation ; en dehors de son entreprise conquérante qui l'a mené en Egypte, « il est probablement celui qui s'est le moins intéressé au monde oriental [...]. Napoléon représente le premier exemple d'un grand homme entièrement cynique, dépourvu de tout respect à l'égard de l'Orient, ne ressentant aucune anxiété à l'égard du verbe oriental, c'est-à-dire chrétien3 ». Si l'on peut contester ce dernier point, ne peut-on voir dans l'attitude de Napoléon vis-à-vis des Juifs une conséquence de sa vision négative de l'Orient ? En définitive, il importe de moderniser, d'occidentaliser les musulmans d'Orient tout comme les Juifs d'Occident qui ont préservé leurs croyances issues de cette culture.
L'Empereur ne cache pas son aversion à l'égard des coutumes orientales, des mœurs en tout point opposées à celles régies par le Code civil. (…) Que la question de la polygamie ait pu être d'emblée posée aux notables juifs presque tous déjà profondément assimilés, en ce début du xixe siècle, révèle un degré d'ignorance et de fantasme rare qui les renvoie à cet Orient lointain et à jamais dissemblable. Ces notables ont certainement été ébahis, stupéfaits et probablement humiliés par une telle
1. François Charles-Roux, « La politique musulmane de Napoléon », Revue des études napoléoniennes, janvier-juin 1925. Mary Katryn Cooney, « Egypt worth a Turban : Bonaparte's Flirtation •with Islam », in A. Shniuelevitz (éd.), Napoleon and the French in Egypt and the Ho/y Land, Istanbul, The Isis Press, 2002.
2. Correspondance de Napoleon, tome XXXX, pp. 569-570.
3. Jean-Richard Bloch, « Napoleon, the Jews and the Modem Man », Menorah Journal, mars 1930, pp. 211 et 214.
(p.97) interrogation, par sa prééminence au sein de ce questionnaire qui véhicule tant d'incompréhension et de préjugés. Que les Juifs de Bordeaux, de Bayonne, d'Avignon, de Nancy ou de Metz, qu'ils soient sépharades ou ashkénazes, puissent être soupçonnés de polygamie, quatorze ans après leur émancipation par la Révolution prouve aussi la méconnaissance profonde de l'Empereur, révèle les préjugés de ses conseillers et probablement aussi l'image que l'Empereur s'est faite des Juifs lors de ses campagnes d'Egypte et de Palestine.
(p.102) Les vues de Bonald correspondent sans doute davantage à l'air du temps, comme le montre également le texte de L. Poujol, Quelques observations concernant les Juifs en général et plus particulièrement ceux d'Alsace paru lui aussi au début de l'année 1806. La dimension impressionnante fait de son texte véritablement un ouvrage clé, d'une rare violence, écrit en accord avec des députés alsaciens hostiles aux Juifs et qui mérite d'être lu de près. Pour Poujol, « le Juif, souple et adroit et dans la seule vue apparente de porter un secours charitable », pratique une usure éhontée au détriment des « classes les plus intéressantes de la société » et, principalement, des paysans trompés et sans défense. « Aux approches de la nuit », ils exercent donc impitoyablement l'usure comme un indispensable « devoir religieux », car le Talmud leur impose « de tromper » les non-Juifs en jouant sur leur « bonhomie et leur crédulité » ; échappant au service militaire, « ils sont les ennemis les plus dangereux des États » et servent même constamment d'espions. Dédaignant, de plus, les métiers utiles, telle l'agriculture, « ils n'ont fait aucun usage utile du droit de citoyen » ; dès lors, « le droit de citoyen conféré aux Juifs, bien loin de concourir à leur régénération, ne cessera d'y mettre un obstacle invincible3 ». La conclusion de cette longue diatribe s'impose d'elle-même :
3. L. Poujol, Quelques observations concernant les juifs en général et plus particulièrement ceux d'Alsace, Paris, 1806 ; BNF, MFICHE 8 LD 184-64, pp. 43, 51, 54, 56, 66 et 73. Ces textes sont souvent cités mais ne sont guère lus attentivement. Voir R. Anchel, Napoléon et les Juifs, Paris, PUF, 1928, pp. 69 et suivantes.
(p.103) « Comment pourrait-on défendre aux Juifs de prêter à des cultivateurs, à des artisans, à des fils de famille ou à des militaires, sans détruire, à leur égard, la législation générale qui, comme citoyen, leur accorde la faculté indéfinie de passer avec toute espèce de personnes les actes et obligations qu'autorisé la loi ? Comment pourrait-on forcer les Juifs à se livrer à telle ou telle industrie, à donner telle ou telle éducation à leurs enfants et à faire tout ce que peut réclamer d'eux le bien et l'intérêt général, sans enfreindre ni violer, à leur égard, cette latitude et cette liberté que notre législation laisse à tous les citoyens ? Comment pourrait-on prendre des mesures plus sévères pour réprimer leurs délits, l'habitude qu'ils ont de receler les effets volés, d'altérer et de falsifier la monnaie ainsi que les matières premières d'or et d'argent, de faire l'espionnage, la contrebande, sans les soumettre à des lois d'exception ? [...] Mais si en leur étant le droit de citoyen, on les place dans une classe d'exception [...] le gouvernement pourra prendre contre eux toutes les mesures que commande l'intérêt général pour les rendre dignes un jour de ce titre si honorable [...]. Il faut donc tirer cette conséquence qu'on ne peut prendre de mesures particulières contre eux sans leur ôter au moins temporairement le droit de citoyen1. »
Tout s'éclaire donc : il faut revenir sur les « lois imprudentes de l'Assemblée nationale », comme l'estime Bonald, remettre en question la citoyenneté que celle-ci a finalement accordée aux Juifs, les soumettre à des mesures d'exception pour transformer radicalement leur personnalité. Dans cet esprit, il s'agit bien de leur retirer la citoyenneté, de revenir sur leur émancipation, de leur imposer un statut dérogatoire qui les exclut de l'espace public, un peu comme le souhaitait déjà Portalis dans la conclusion de son rapport sur le Concordat2. L'Empereur, pourtant héritier de la Révolution, s'empresse de suivre à la lettre ces conseils profondément réactionnaires. Il retient la leçon de Poujol qui lui a fait parvenir deux exemplaires de son ouvrage, tient compte de ses recommandations, à savoir « anéantir les créances dues aux juifs », les contraindre à envoyer leurs enfants dans les écoles publiques, les empêcher de manger des produits kocher et d'étudier l'hébreu, ce «jargon» qui leur permet de
1. Ibid., pp. 78-79. Diogène Tama s'élève immédiatement contre la proposition de Poujol de remettre en question temporairement la citoyenneté accordée aux Juifs en 1791. n considère que « la pensée du sieur Poujol réunit tous les vices » et ajoute : « Pourquoi donc faudrait-il, pour corriger des citoyens quelconques, ou pour les rendre meilleurs, remonter jusqu'au pacte social, l'annuler, l'abolk en ce qui les concerne et les rejeter avant tout dans le néant politique de l'abandon ». Collection des Actes de l'Assemblée des Israélites de France et du Royaume d'Italie, Paris, 1807, pp. 47 et 56.
2. Edith Thomas estime que Napoléon partageait le « racisme » de Portalis ainsi que son « antisémitisme ». « Les décrets de 1808 », Évidences, 1959, n° 77, p. 28.
(p.104) « frauder », les obliger à se marier avec des chrétiens, réformer également leur religion en « en supprimant tout ce qui, n'étant que purement civil, n'appartient qu'à la législation civile, trouver enfin un moyen de contrôler les rabbins afin d'atteindre ainsi les fidèles ' ».
Pour commencer, Napoléon se propose de prendre un décret qui exclut pendant dix ans les Juifs du droit commun. Le 6 mars 1806, il dicte cette note destinée au Conseil d'État :
« La section de législation examinera :
1° S'il n'est pas convenable de déclarer que toutes les hypothèques prises par les Juifs faisant l'usure sont nulles et de nul effet.
2° Que d'ici dix ans, ils seront inhabiles à prendre hypothèque.
3° Qu'à dater du 1er janvier 1807, les Juifs qui ne posséderont pas une propriété seront soumis à une patente et ne jouiront pas des droits de citoyen.
Toutes ces dispositions peuvent être particulièrement appliquées aux juifs arrivés depuis dix ans et venus de Pologne ou d'Allemagne2. »
Ce texte se trouve longuement examiné par les sections compétentes de l'intérieur et de la législation du Conseil d'État. Napoléon assiste aux séances où l'on discute cette note, écoute le rapport de Jean-Claude Beugnot, hostile à des mesures discriminatoires, contre lequel il s'emporte durement en dénonçant les Juifs, « la nation la plus vile », qui « ont remplacé la féodalité » et auxquels, en tant qu'espions, on ne peut « laisser tomber les clefs de Strasbourg3 ». Puis il demande à entendre le rapport de Mole, un proche de Bonald, « très hostile aux Juifs », lequel est hé au courant catholique réactionnaire et a rédigé un long rapport, Recherches sur l'état politique et religieux des Juifs depuis Moïse jusqu'au temps présent*, que l'on peut considérer, d'après le chancelier Pasquier lui-même, comme « un acte d'accusation contre la nation juive5 ». À cette occasion, Napoléon laisse éclater, on s'en souvient, ses préjugés, sa vive hostilité contre
1. L. Poujol, Quelques observations concernant les juifs en général et plus particulièrement ceux d'Alsace, op. cit., pp. 96, 119, 135, 142 et 145.
2. Correspondance de Napoléon I", Paris, Imprimerie impériale, t. 12, n° 9930.
3. Voir notre chap. ni. Pelet de la Lozère donne la présentation la plus complète de cette scène, dans Opinions de Napoléon sur divers sujets, Paris, 1833, p. 213. De même, Comte de Ségur, Histoire des Juifs, Paris, 1827. Marquis de Noailles, Le Comte Mole, Paris, H. Champion, 1922, t. 1, pp. 91-92. Voir, de manière plus systématique, M. Liber, « Napoléon I" et les Juifs », op. cit., ainsi que R. Anchel, Napoléon et les Juifs, op. cit., pp. 75 et suivantes.
4. Rapport Mole au Conseil d'État, « Recherche sur l'état politique et religieux des Juifs depuis Moïse jusqu'à présent », Le Moniteur, 25 juillet 1806. Mole souligne à plusieurs reprises « le mal qu'ils font aux chrétiens » (par exemple p. 948).
5. Mémoires du Chancelier Pasquier, 1893, pp 272 et 275. Voir Israël Lévi, « Napoléon l" et la réunion du Grand Sanhédrin », Revue des études juives, 1894, t. 28, pp. 265-280.
(p.105) les Juifs, « qui ont remplacé la féodalité » et « ne sont pas des citoyens ». Il importe, affirme-t-il fortement, de prendre contre « ces juifs qui sucent le sang des véritables Français » des mesures coercitives, au moins de nature « temporaire », car « ce sont des chenilles, des sauterelles qui ravagent la France ». Au terme de cet affrontement avec la plupart des conseillers d'État et face à la levée de bouclier de nombreux membres de son Conseil attachés à la dimension universaliste et égalitaire du droit, face à cette quasi-révolte de l'État en tant qu'institution légale contre l'Empereur, sur laquelle on reviendra plus loin1, il accepte néanmoins de limiter à une année ces mesures dérogatoires au droit commun qui accordent un sursis aux débiteurs des Juifs des provinces de l'Est. C'est également au cours de cette discussion au Conseil d'État que l'Empereur révèle son projet de convoquer « une assemblée des états généraux des juifs, c'est-à-dire en mander à Paris cinquante ou soixante et les entendre, je veux qu'il y ait à Paris une synagogue générale des juifs le 15 juin ».
(p.112) /Le commisaire Molé s’exprime:/
(…) Questions adressées à l'assemblée des Juifs par S.M. l'Empereur et Roi pour traiter des affaires qui les concernent :
1° Est-il licite aux Juifs d'épouser plusieurs femmes ?
2° Le divorce est-il permis par la religion juive ? Le divorce est-il valable sans qu'il soit prononcé par les tribunaux et en vertu de lois contradictoires à celles du Code français ?
3° Une Juive peut-elle se marier avec un Chrétien, et une Chrétienne avec un Juif ? Ou la loi veut-elle que les Juifs ne se marient qu'entre eux ?
4° Aux yeux des Juifs, les Français sont-ils leurs frères ou sont-ils étrangers ?
5° Dans l'un et dans l'autre cas, quels sont les rapports que la loi leur prescrit avec les Français qui ne sont pas de leur religion ?
6° Les Juifs nés en France et traités par la loi comme citoyens français regardent-ils la France comme leur patrie ? Ont-ils l'obligation de la défendre ? Sont-ils obligés d'obéir aux lois et de suivre les dispositions de Code civil?
7° Qui nomme les rabbins ?
(p.113) 8° Quelle juridiction de police exercent les rabbins parmi les Juifs ? Quelle police judiciaire exercent-ils parmi eux ?
9° Les formes d'élection, cette juridiction de police sont-elles voulues par leurs lois ou seulement consacrées par l'usage ?
10° Est-il des professions que la loi des Juifs leur défende ?
11° Leur défend-elle de faire l'usure à leurs frères ?
12° Leur défend-elle, ou leur permet-elle de faire l'usure aux étrangers1 ? »
1. Diogène Tama, Collection des actes de l’Assemblée des Israéltes, de France et du Royaume d’Italie, Paris, 1807, p.130-133.
(p.137) Retraçons maintenant le déroulement du Sanhédrin. On a déjà évoqué son exotisme, les costumes portés par ses membres, le pseudo-orientalisme qui en émane et, pour tout dire, le caractère comme étranger des participants qui sont pourtant français ou issus de l'Empire1. Le décorum, les attitudes respectives des membres du Sanhédrin et des représentants de l'Empereur renforcent implicitement l'idée qu'il s'agit bien d'une rencontre entre les Français et les Juifs, non d'une réunion entre concitoyens de religions différentes conviés pour examiner ensemble des questions qui les concernent au même titre les uns et les autres, telle la logique du Concordat qui pourrait être étendue aux citoyens juifs, ou encore le devenir de la laïcisation de la société transformée récemment en « monarchie chrétienne ». Rien de tel. Si Napoléon « n'exige des Juifs ni l'abandon de leur religion ni aucune modification qui répugne à sa lettre ou à son esprit », il attend néanmoins du Sanhédrin une soumission exemplaire à des mesures exceptionnelles dérogatoires au droit commun.
(p.154) /décret du 17 mars 1808/
Comme l'observe Simon Dubnow, avec ce décret du 17 mars, « Napoléon accomplit son coup d'État dans la question juive [...]. Au lieu de traiter la maladie, il ordonna d'assommer le malade [...]. Ce ne fut pas seulement le Code civil qui fut violé par le décret : les principes fondamentaux de la Constitution furent brutalement foulés aux pieds par cette suspension de l'égalité civile, établie par l'acte d'émancipation de 1791J ». En soulignant l'« affront moral » ressenti, Dubnow touche juste. Il est vrai que, contre toute attente, le décret napoléonien tape fort, à la mesure peut-être de la volonté opiniâtre des membres de l'Assemblée et, plus encore, du Sanhédrin, de se réfugier, en tant que citoyens, derrière les principes protecteurs et universalistes de la loi pour ne rien entendre qui y soit contraire. Le décret du 17 mars énonce, en effet :
« Art. 1er. À compter de la publication du présent décret, le sursis prononcé par notre décret du 30 mai 1806 pour le paiement des créances des Juifs est levé [...].
3. Tout engagement pour prêt fait par des Juifs à des mineurs sans l'autorisation de leur tuteur; à des femmes, sans l'autorisation de leur mari ; à des militaires, sans l'autorisation de leur capitaine, si c'est un soldat ou sous-officier, et du chef des corps, si c'est un officier, sera nul de plein droit, sans que les porteurs ou cessionnaires puissent s'en prévaloir et nos tribunaux autoriser aucune action ou poursuite.
4. Aucune lettre de change, aucun billet à ordre, aucune obligation ou promesse souscrits par un de nos sujets non commerçants au profit d'un Juif ne pourra être exigé sans que le porteur prouve que la valeur en a été fournie entière et sans fraude [...].
7. Désormais et à dater du premier juillet prochain, nul Juif ne pourra se livrer à un commerce, négoce ou trafic quelconque sans avoir reçu, à cet effet, une patente du préfet du département, laquelle ne sera accordée que sur des informations précises, et que sur un certificat, 1° du conseil municipal constatant que ledit Juif ne s'est livré ni à l'usure ni à un trafic illicite ; 2° du consistoire de la synagogue dans la circonscription de laquelle il habite attestant de sa bonne foi et sa probité.
8. Cette patente sera renouvelée tous les ans.
9. Nos procureurs généraux près nos cours sont spécialement chargés de faire révoquer lesdites patentes par une déclaration spéciale de la cour toutes
1. Simon Dubnow, Histoire moderne du peuple juif, Paris, Cerf, 1994, pp. 164-165.
(p.155) les fois qu'il sera à leur connaissance qu'un Juif patenté fait l'usage ou se livre à un trafic frauduleux. [...]
16. Aucun Juif non actuellement domicilié dans nos départements du Haut et du Bas-Rhin ne sera désormais admis à y prendre domicile.
Aucun Juif non actuellement domicilié ne sera admis à prendre domicile dans les autres départements de l'Empire que dans le cas où il y aura fait l'acquisition d'une propriété rurale et se livrera à l'agriculture sans se mêler d'aucun commerce, négoce ou trafic.
17. La population juive dans nos départements ne sera point admise à fournir des remplaçants pour la conscription ; en conséquence, tout Juif conscrit sera assujetti au service personnel.
18. Les dispositions contenues au présent décret auront leur exécution pendant dix ans ; espérant qu'à l'expiration de ce délai et par l'effet des diverses mesures prises à l'égard des Juifs, il n'y aura plus alors aucune différence entre eux et les autres citoyens de notre Empire ; sauf néanmoins, si notre espérance était trompée, à en proroger l'exécution pour tel temps qu'il sera jugé convenable.
19. Les Juifs établis à Bordeaux et dans les départements de la Gironde et des Landes, n'ayant donné lieu à aucune plainte et ne se livrant pas à un trafic illicite, ne sont pas compris dans les dispositions du présent décret1. »
Fidèle à ses préjugés du début 1806, l'Empereur remet même en cause le décret de mai 1806, jugé maintenant trop timoré, et revient à celui élaboré en mars de la même année. Il ne tient plus compte des avis défavorables de son Conseil d'État qui lui avait déconseillé, à l'époque, certaines de ces mesures extrêmes, incompatibles avec les principes universalistes du droit. Cette fois, le sursis de dix ans se trouve bel et bien imposé : l'Empereur y songeait depuis longtemps déjà et n'avait reculé que face aux réactions hostiles du Conseil d'État. La mesure figure maintenant en toutes lettres, dès l'article premier du décret : c'est dire son importance. Les cinq articles qui suivent accentuent encore la suspicion à l'égard des Juifs prêteurs, désignés sous cette forme lapidaire à plusieurs reprises comme si, implicitement, leur était toujours déniée la qualité de citoyen. L'article 7 est d'une violence extrême puisqu'il va de soi que les divers conseils municipaux renâcleront à accorder ces patentes, eux qui, dans les régions de l'Est, demeurent à la pointe de l'antisémitisme. Accorder ainsi un tel privilège à cet échelon local qui proclame souvent, de manière ouverte, sa sympathie avec les préjugés de la population de ces départements revient à priver presque automatiquement les citoyens
1. D. Tama, Collection des procès-verbaux et décisions du Grand Sanhédrin, op. cit., pp. 12-16.
(p.156) juifs de ces départements de toute activité commerciale. Les articles qui suivent accentuent encore une telle quasi-exclusion. L'article 16 est dans la même veine : de manière étonnante, il restreint purement et simplement la liberté d'aller et venir reconnue à tous depuis la Révolution française, interdiction radicalement attentatoire à la liberté et qui ramène brusquement ces citoyens juifs à des époques qu'ils croyaient révolues.
Attentif aux rumeurs et aux exagérations concernant la croissance de la population juive dans l'est de la France, l'Empereur prend des mesures radicales pour en prévenir l'extension1. L'article 17 est tout aussi fidèle à sa volonté maintes fois exprimée auparavant : Napoléon interdit tout remplacement et impose la conscription à tous les Juifs, qui deviennent les seuls citoyens à ne pas bénéficier de cette possibilité. Eux qui sont nombreux à mourir sur les champs de bataille napoléoniens ont dû apprécier cette profonde marque de défiance. Certes, l'Empereur a un besoin urgent de soldats et ne recule pas devant les mesures les plus coercitives pour imposer une conscription systématique que nombre de jeunes gens tentent d'éviter ; sa décision à l'encontre des Juifs n'en est pas moins exceptionnelle2. Et pour montrer que, cette fois, le temps des négociations, du dialogue, des subtilités, des invocations juridiques est définitivement passé, l'Empereur menace de prolonger au-delà de dix années ces mesures qui, dix-sept ans après l'émancipation révolutionnaire, soit presque le temps d'une génération, remettent fondamentalement en cause le statut de citoyen que les Juifs prennent tant de soin à préserver. Comme le note fortement Léon Kahn, « en cherchant à les atteindre dans leur dignité, à les compromettre dans l'estime de leurs concitoyens, en espérant qu'il les rejetterait au-delà de la solennelle journée de l'émancipation, Napoléon s'était rabaissé au niveau des rois de moyen âge. Il n'avait pas compris que nul ne pouvait désormais remonter le cours de la Révolution3 ».
1. Dans la France des limites de 1815, on compte 47 166 Juifs, soit 0,16 % de la population. Ils constituent 3 % de la population en Alsace où ils se concentrent surtout dans un nombre limité de villes et de villages. Dans ces départements, la population juive est de 19 707 personnes ; elle a augmenté de 24 % depuis 1784. S. Posener, « Les Juifs sous le Premier Empire. Les enquêtes administratives », Revue des études juives, XCV, 1933, p. 157.
2. Pour une synthèse sur cette question de la conscription, Isser Woloch, The New Régime. Transformations ofthe French Civic Order, 1789-1820, New York, Norton, 1995, chap. 13.
3. Léon Kahn, Les Juifs de Paris pendant la Révolution, op. dt., pp. 349-350.
(p.160) Selon Metternich, « l'impulsion est donnée ; les Israélites de tous les pays ont les regards tournés vers le Messie qui semble les affranchir des jougs sous lesquels ils se trouvent [...]. L'Empereur s'est très adroitement servi de ce moyen pour se créer des partisans en pays étrangers, pour infiltrer son influence dans tous les canaux de la Sociétél ». Mais, en Europe orientale, c'est davantage l'hostilité qui prévaut : en Moravie, les Juifs se montrent hostiles au Sanhédrin et ne désirent pas abandonner le Talmud (« ce n'est que l'épée à la main qu'on pourrait les y contraindre ») ; le gouverneur de Galicie souligne que « aussi bien les orthodoxes que les Hassidim sont absolument stupides et attachés à la Torah et au Talmud et ne voient dans le Sanhédrin que le tombeau du Judaïsme2 ». Napoléon reçoit ainsi un accueil plus qu'hostile de la plupart des mouvements hassidiques indifférents aux réformes de la haskalah.
1. N.M. Gelner, «La police autrichienne et le Sanhédrin de Napoléon», Revue des études juives, 1972, 83, pp. 136 et 138.
2 .Ibid., pp. 123 et 131. Abram Léon Sachar analyse de son côté l'influence de Napoléon sur les Juifs allemands dans A History of the Jews, New York, A. Knopf, 1964, p. 283. De même, Aubrey Newman souligne son influence sur les penseurs de la Réforme, « Napoleon and the Jews», EuropeanJudaism, n° 2, Hiver 1967. Isaac Altéras écrit de son côté, en sous-estimant la résistance à l'Empereur : « Comme le Sanhédrin a adhéré au principe de séparation entre la religion et la politique au sein du judaïsme, il a accéléré l'assimilation non seulement en France mais aussi en Europe centrale et aux États-Unis. Cela dépasse sans aucun doute les espérances de Napoléon », « Napoléon and thé Jews », Midstream, juin-juillet 1980, p. 42. Dans le même sens, Ben Weider estime que Napoléon s'est montré « tolérant » à l'égard, des Juifs en Europe et en Palestine, qu'il n'a jamais caché sa « sympathie » à leur égard, « Napoléon and the Jews », Conférence à l'International Congress of the International Napoleonic Society, Alessandria, Italie, juin 1997, p. 7. Pour une interprétation contraire, Barbara Sapinsley, « Napoléon and thé Jews », Midstream, février 1993, p. 20.
(p.164) Certes, l'autoritarisme napoléonien dans ce qu'il a de plus excessif rencontre assez vite des limites. En dehors des Juifs de Bordeaux et des Landes, d'autres évitent assez rapidement les rudes conditions que leur impose le décret de mars 1806 : à partir des rapports de préfets qui leur sont fréquemment favorables, les habitants de nombreux départements bénéficient d'une exemption. Les Basses-Pyrénées, la Seine, le Doubs, les Vosges, la Haute-Garonne, l'Aude, le Gard, l'Hérault, les Bouches-du-Rhône, les Alpes-Maritimes2 ainsi que, en Italie, Pô, Marengo, Sésia et Gênes échappent ainsi assez vite à l'application du décret infâme. Il n'empêche qu'en 1810 encore de très nombreux départements vivent toujours sous ces mesures discriminatrices évitées seulement par un sixième de la population juive de l'Empire3.
2. Sur l'exemple des Alpes-Maritimes, département où les Juifs bénéficient, grâce à l'intervention favorable du préfet, d'une exemption rapide, voir G.D. Scialtiel, « Les Juifs de Nice et le décret de 1808 », Revue des études juives, janvier 1914, LXVIII.
3. Robert Anchel, Napoléon et les Juifs, op. cit., p. 374.
(p.187) On le constate, alors que l'Empereur entend sévir contre les seuls Juifs accusés d'usure, plusieurs de ses préfets n'hésitent pas à souligner, dans leur missive, qu'en réalité les chrétiens se rendent plus souvent coupables de cette pratique qui « ruine le peuple ». En 1808 également, de nombreux préfets prennent la défense des Juifs de leur département pour demander qu'ils ne soient pas concernés par l'application des décrets de mars 1808, à l'instar des Juifs de Bordeaux. Le préfet du Mont-Tonnerre note que « la mauvaise foi des cultivateurs entraînera infailliblement la ruine de tous les Juifs du département [...]. Le Juif va succomber sous le poids des procès qui vont fondre sur lui » ; pour éviter de telles extrémités, il demande, tout comme le préfet de la Moselle, que le décret du 17 mars soit levé, car « beaucoup de familles juives sont près d'être (p.188) ruinées (…).
(p.192) On le constate, les Juifs du Bas-Rhin ne se font que peu d'illusions sur leur sort puisqu'ils n'évoquent même pas la possibilité de l'exception dont bénéficient maintenant nombre de leurs coreligionnaires : ils demandent simplement, du moins, une application juste du décret de mars 1807. En réalité, ce sont presque tous les Juifs des départements de l'Est qui voient leurs demandes rejetées ou négligées.
(p.196) Une loi universelle et identique pour tous, vraiment ? En l'espèce, les hauts fonctionnaires de son État ne ratifieraient guère un tel jugement et se dissocieraient de la politique illégitime et illégale de leur empereur. Comment encore peut-on voir seulement en Napoléon « un libéral qui s'efforce, à l'aide d'un système légal et de diverses institutions, d'éviter de profonds conflits politiques » et qui s'inspire non de considérations ethniques mais bien des « principes universalistes du droit romain, lorsque le "nous" absorbe les "autres"2 » ? Cet État n'a évidemment rien d'hitlérien3, et l'on comprend mal que cette comparaison anachronique, dépourvue de toute valeur, puisse être tentée de manière déraisonnable, d'autant plus que l'État du moment napoléonien se rebelle, comme on vient de le montrer, contre les mesures discriminatoires et quelque peu réactionnaires de son empereur. En ce sens, de manière paradoxale, cet État administratif que Napoléon a tant contribué à créer, en donnant une telle prééminence aux institutions administratives les plus prestigieuses car dotées d'un pouvoir incontestable, semble, au contraire, se retourner contre son zélateur, au nom de la défense de valeurs universalistes. Cet aspect de l'épisode napoléonien de l'histoire des Juifs de France mérite d'autant plus qu'on s'y attarde que, plus tard, c'est bien le renoncement de la plupart de ces mêmes hauts fonctionnaires qui choque : souvent infidèles, cette fois, à leur rôle, ils se retourneront souvent contre les Juifs, les laissant désormais sans défense.
1. François Furet, « Bonaparte », in F. Furet et M. Ozouf (dir.), Dictionnaire critique de la Révolution française, Paris, Flammarion, 1988, p. 224.
2. Steven Englund, Napoléon, A Politicat Life, op. cit., p. 466.
3. Ibid. Englund le note justement et avec force en prenant implicitement position contre une certaine vogue actuelle, qui se marque, par exemple, par la publication du pamphlet de Claude Ribbe, Le Crime de Napoléon, Paris, Éditions Privé, 2005.
(p.199) Comme les Juifs en tant que minorité persécutée, les protestants perçoivent le pouvoir royal comme le meilleur rempart contre les poussées populaires hostiles – dans la mesure, du moins, où le Roi ne touche pas à leurs valeurs religieuses.
(p.219) Ces odes et prières à l'Empereur que tous - catholiques, protestants / ou Juifs - célèbrent avec passion n'ont qu'un temps. Dès la chute de l'Empire et la première Restauration, le vent tourne rapidement et les « girouettes » abondent de toutes parts, dont les volte-face relèvent souvent, surtout pour les élites politiques toujours prêtes à retourner leur veste, de raisons purement militaristes qui incitent au rapide ralliement au nouveau pouvoir2. Les milieux religieux s'adaptent eux aussi.
(p.255) chapitre VIII Le prince des antisémites
D'un siècle à l'autre, les antisémites se félicitent de cette atteinte à la légalité étatique dont se rend responsable Napoléon, au grand dam de beaucoup de ses hauts fonctionnaires et des Juifs eux-mêmes, déçus par leur roi : ils transforment donc l'Empereur en un de leurs héros qui partagent leurs préjugés. Ils s'en régalent, citent à tout bout de champ ses textes hostiles aux Juifs, les brandissent inlassablement à l'appui de leurs propres dénonciations. Que Napoléon ait déclaré qu'ils se comportent comme « de véritables nuées de corbeaux », qu'il ait vu en eux « des chenilles, des sauterelles qui ravagent la France », qu'il puisse avancer sans détour que « nous devons considérer les Juifs non seulement comme une race distincte mais comme un peuple étranger, ce serait une humiliation trop grande pour la nation française d'être gouvernée par la race la plus basse du monde », qu'il estime encore qu'il ne peut « regarder comme des Français ces Juifs qui sucent le sang des véritables Français », voilà qui, inéluctablement, réjouit la foule des nationalistes antisémites, d'Edouard Drumont à Céline jusqu'aux thuriféraires du régime de Vichy. Napoléon, héros du camp antisémite, voilà un aspect de l'histoire de la France moderne qui n'a pas retenu l'attention de l'historiographie. Et pourtant, telle une litanie sans fin, à peu près tous les ténors de l'antisémitisme, de Toussenel à Xavier Vallat, se réclament ouvertement de ce précurseur1.
Dès 1846, Alphonse Toussenel ne cesse de tirer à boulets rouges contre les Juifs et l'Angleterre qui eurent l'audace de se coaliser contre Napoléon, « gloire de la France » ; au nom de la défense du peuple, il fustige la féodalité financière contre laquelle l'Empereur avait engagé le
1. On comprend donc difficilement que Maximilien Vox puisse considérer que « l'antisémitisme classique n'a pas cherché à tirer argument » de l'attitude hostile de l'Empereur à l'égard de l'usure attribuée aux seulsjuifs. Napoléon, op. cit., p. 100.
(p.256) combat, lui qui « avait deviné juste » en s'attaquant à la haute banque : pour le peuple, « Mort au parasitisme ! Guerre aux Juifs ! Voilà la devise de la révolution nouvellel ». La leçon de populisme - l'idée que le peuple entend se lever contre les Juifs en retrouvant l'ambition de Napoléon — ne sera pas oubliée, d'hier à aujourd'hui. À tout seigneur, tout honneur ; Drumont ouvre, comme toujours, le bal. Dans le best-seller absolu qu'est La France juive (1886), il consacre un long chapitre à l'Empereur. Infatigable lecteur tout à sa tâche, Drumont cite le rapport Porta-lis, évoque Mole, utilise même le Tama pour démontrer la duplicité des Juifs et clamer qu'ils ont enfin trouvé un maître en Napoléon : « La lutte contre le Sémitisme, écrit-il, n'en tint pas moins une place considérable dans le règne de Napoléon. [...] Le petit sous-lieutenant d'artillerie avait soudain fait place à un chef d'empire. [...] Ce parvenu, on est forcé de l'avouer, est le dernier souverain qui ait réellement gouverné la France [...]. Il était exclusivement frappé du péril que faisait courir au pays cette infiltration incessante dans l'organisme social d'un élément de décomposition et de trouble2. » Drumont applaudit au décret de mars 1808 qui permet à Napoléon de « voir ses Juifs. [...] Tout Juif qu'on voit, tout Juif avéré est relativement peu dangereux ». Hélas, ceux-ci parviennent, malgré tout, à contourner les mesures sévères de contrôle imposées par le décret et affrontent maintenant l'Empereur en aidant de toute leur puissance financière l'Angleterre ennemie, la traîtresse, l'instrument privilégié du capitalisme apatride. Napoléon est perdu : « Quand le Juif est contre eux, chef d'empire ou simple individu, journaliste ou chanteur d'opérette se sentent soudain pris par mille fils lilliputiens qui les empêchent d'avancer [...]. Il faut, pour braver cette puissance occulte, devant laquelle Bismarck a reculé, des hommes comme Napoléon », lui qui « personnifiait le contraire de l'esprit juif». Qu'importent son courage, son dévouement à l'égard du peuple, sa volonté de sauver la France des griffes de l'ennemi, Rothschild vole au secours de l'Angleterre, l'emporte, Napoléon est battu. Waterloo, c'est la défaite de l'Empire mais cette bataille représente surtout, aux yeux de Drumont, la victoire des Juifs qui prennent ainsi leur revanche contre les mesures décidées à leur encontre par l'Empereur : désormais « peuples et rois n'étaient plus que des marionnettes dont ils tenaient les fils3 » en ignorant les intérêts du
1. Alphonse Toussenel, Les Juifs, rois de l'époque, Paris, 1846, t. 2, pp. 100, 131, 213 et 297.
2. Edouard Drumont, La France juive, Paris, 1886, p. 250.
3. Ibid., pp. 262-264. À ses yeux, Napoléon a « muselé » les Juifs (La Libre Parole, 14 décembre 1897). Voir aussi l'article de F. Bournand dans le numéro du 10 Janvier 1898.
(p.257) peuple qui pleure Napoléon et vénère sa mémoire à travers tant de fêtes populaires qui ponctuent le siècle. C'en est fait de la France, la chute de Napoléon mène irrémédiablement, pour Drumont, à la IIe République, la « République juive » par excellence, objet qu'il désigne à la vindicte de tous les mouvements populistes et antisémites.
La forte poussée antisémite liée au scandale de Panama mais aussi, et surtout, à l'affaire Dreyfus constituent, pour Drumont et ses amis, l'occasion d'alerter le peuple contre la domination juive qui s'exerce à ses dépens en regrettant l'échec de l'Empereur, incapable de livrer cette bataille décisive afin d'éviter l'abaissement durable de la France. Dans La Libre Parole, Drumont évoque sans cesse les mânes de Napoléon dont « l'œil perçant » et « la main de fer » sont parvenus à « arrêter un instant » la « conquête » et « l'invasion » juives *. Au nom de « La France aux Français », les millions de brochures et de tracts distribués par les militants des ligues antisémites, animées par Drumont ou Guérin, décrivent en permanence la horde de Juifs « ramassant dans le sang de Waterloo ses premiers millions tandis que les soldats de la Vieille Garde, stoïques, bravaient la mitraille anglaise2 ». Traîtres à la nation qu'ils ne défendent pas les armes à la main, s'efforçant d'échapper à la conscription que voulait leur imposer l'Empereur, profiteurs de mèche avec l'ennemi qui sucent le sang de la nation, les Juifs ne sauraient, dans l'esprit même de l'héritage napoléonien tel qu'il se trouve systématisé et comme radicalisé par les mouvements antisémites, être considérés comme des Français.
Une lecture attentive du Monument Henry en fournit une nouvelle preuve décisive. Lancé par Drumont aux lendemains du suicide du commandant Henry, le responsable au premier chef des manipulations justifiant l'arrestation du capitaine Dreyfus, et qui vient de se suicider après la découverte du faux qu'il a confectionné, cet appel à contribution financière pour aider sa veuve dans le besoin suscite un engouement tel que La Libre Parole publie, jour après jour, la liste des donateurs assortie presque toujours de leurs commentaires. « On demande un Napoléon », disent plusieurs d'entre eux ; « Seul un Napoléon saura faire respecter la France, seul un César saura écraser la vermine juive », écrit un autre. Innombrables sont les « Vive l'Empereur ! » ou encore les « Vive Napoléon ! » qui accompagnent les dons. « Qu'il vienne le sauveur, vive l'Empereur ! », « Allons Bonaparte, dépêchons-nous, il est temps », « Un qui
1. La Libre Parole, 30 janvier 1901. Voir aussi Jacques de Biez, La Question juive. La France ne peut pas être une terre promise, Paris, Flammarion, 1886, p. 306.
2. « La mainmorte juive ». AN F7 12459.
(p.258) n'oublie pas Napoléon », ou encore « Un allumeur de gaz bonapartiste », « Un dix-huit brumaire guérirait la France », « Qui fera un 18 Brumaire contre la canaille ? », « Vive l'Empereur ! en voilà un qui n'aurait pas toléré ce qui se passe actuellement », « Un pur bonapartiste qui n'aime pas les Juifs », « Un Petit caporal et un 18 Brumaire, svp », « En souvenir d'un Messin passionné de Napoléon Ier », « un curé de campagne petit-fils d'un soldat de l'Empereur », « Un ancien soldat de Crimée, fils d'un capitaine d'artillerie de l'Empire », « La petite-fille d'un soldat du Ier Empire décoré de la médaille de Sainte-Hélène », « Un fils de soldat de Napoléon Ier qui aime l'armée », telles sont quelques-unes des remarques accompagnant ces dons que l'on peut relever dans ces listes sans fin qui paraissent à la une de La Libre Parole1. Le souvenir de Napoléon semble particulièrement vivace chez les militants nationalistes antidreyfusards qui en appellent souvent à lui pour lutter contre ce qu'ils perçoivent comme un complot juif mené contre l'armée. À cette époque, pour beaucoup, comme chez Drumont, les actions de Joseph Reinach qui tente de venir en aide au capitaine
Dreyfus évoquent les malversions de Rothschild « trafiquant sur les cadavres de Waterloo2 ». Le camp nationaliste et populiste ne fait donc pas mystère de sa passion envers l'Empereur, encensé pour ses préjugés antisémites.
1. Voir, en particulier, le mois de décembre 1898 de La Libre Parole ou encore celui de janvier 1899.
2. Le Péril juif. AN F 12463. Voir aussi, par exemple, le Bulletin officiel de la Ligue antisémitique de France du 1" janvier 1898. AN F7 12459.
(p.259) sans l'Église. Seule l'Église peut reprendre en sous-œuvre l'édifice de concorde [...]. Quelle heureuse chose pour la société lorsqu'on dira : les Israélites et les autres peuples sont frères, non sous des apparences civiles, mais pour de bon1. » L'abbé Lémann entend donc reprendre le combat napoléonien contre les Juifs, mais en le menant cette fois sous les seuls auspices de l'Église. Et d'apostropher Napoléon, l'antisémite timoré : « Vous ne saviez pas ce que le Sanhédrin avait commis contre Jésus-Christ ! il ne s'est rencontré personne, ni dans votre entourage ni dans votre clergé, pour avertir Votre Majesté que les paroles de son commissaire avaient une odeur de Julien l'Apostat ! [...] La fusion des cœurs s'obtiendra-t-elle? Non, évidemment puisque l'examen de la vérité en religion ou de la vraie religion ne faisait point partie du programme du Sanhédrin. Le mur de séparation subsistera entre chrétiens français et israélites français2. » Plus que chez Drumont, au catholicisme peu militant et qui cherche davantage le triomphe d'une race, celle des Aryens, triomphe que n'a malheureusement pas su imposer l'Empereur, c'est ici au nom du catholicisme que l'on entend faire disparaître la présence juive, en menant cette fois à son terme l'entreprise napoléonienne demeurée, en dépit du bon sens, à mi-parcours. L'antisémitisme catholique rejoint ici l'antisémitisme racial pour regretter la pusillanimité d'un Napoléon qui n'a pas su venir à bout de l'identité juive, n'usant que de mesures insuffisamment répressives, à tel point que « les débris » l'ont finalement emporté en imposant leur cruelle domination sous la IIIe République. À ses yeux, malheureusement, en dépit de ses bonnes intentions, « l'Empereur a consolidé, enrégimenté les juifs, leurs droits, leurs synagogues, leurs rabbins, leurs consistoires, en vertu des idées d'égalité, de liberté de conscience, de liberté des cultes, principes de la Révolution [...]. À partir de ce moment, installés comme citoyens et, en quelque sorte, habillés de neuf par Napoléon, ils vont se mouvoir et opérer3 ».
1. Abbé Joseph Lémann, Napoléon I" et les Israélites, Paris, Librairie Victor Lecobbre, 1894, p. il
2. Ibid., pp. 112 et 114.
3. Ibid., pp. 261-262.
(p.260) « La France s'est donc incorporée les juifs avec insouciance, avec confiance. Le résultat ne s'est pas fait attendre. Voici qu'un feu inconnu, étrange, a circulé dans ses veines ; ce feu, les ardeurs de la soif d'or, l'animosité contre la religion chrétienne, contre les Ministres de Dieu, contre les vierges pures [...]. Comment se débarrasser des Juifs ? L'inexorable logique dit : c'est impossible. Impossible, puisque l'Assemblée constituante a voté l'égalité, égalité devant la loi, égalité de tous les citoyens, sans distinction de cultes. Impossible, puisque sous le régime du Code Napoléon les intérêts français se sont enveloppés des intérêts hébreux ; ils se sont enlacés par des liens inextricables ; sur la fortune et les destinées de la France s'est collée la tunique de Sem : on ne l'arrachera qu'en arrachant la chair ! Mais alors n'y aurait-il pas quelque remède ? oui, vraiment, il existe un remède. Sur la race juive, il y a le sang de Dieu : Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants ! Lorsque, des deux côtés, ce sang sera invoqué comme un miséricordieux et divin remède, tout pourra s'apaiser et se guérir'. »
Fouetté par un Drumont déchaîné, l'appel à la vengeance la plus sanguinaire, énoncée à partir d'une logique eschatologique ou, au contraire, purement raciale, comme chez un Jules Soury, s'impose en cette France fin de siècle : elle seule, davantage encore que les mesures répressives décidées par l'Empereur, peuvent venir à bout d'un ennemi commun qui ne recule devant rien. L'ouvrage d'A. de Boisandré, Napoléon antisémite, publié un peu plus tard (en 1900), développe lui aussi cette vision d'un Napoléon ennemi intraitable des Juifs. « En écrivant Napoléon antisémite, j'ai eu pour but, dit-il, de montrer que le vainqueur d'Iéna avait deviné la race fatale, que les Antisémites peuvent hardiment le revendiquer comme un ancêtre et que les bonapartistes, s'ils veulent rester fidèles à la mémoire du grand Homme, ne devront jamais séparer ces deux cris qui retentissent dans leurs réunions : « Vive l'Empereur ! » et « À bas les Juifs2 ! » Boisandré confesse lui-même qu'il appartient « à cette génération éclose pour ainsi dire à la vie intellectuelle, il y a quatorze ans, en lisant La France juive3 ». Il en reprend point pour point la même démonstration, retrace, de manière encore plus savante, en utilisant même les Mémoires du chancelier Pasquier, l'affrontement devant le Conseil d'Etat, souligne la bonne volonté de l'Empereur qui entend, grâce au Sanhédrin, intégrer ses Juifs, les assimiler, et termine en soulignant la mauvaise foi de ces derniers, les manœuvres auxquelles ils se
1. Ibid., p. 124.
2. A. de Boisandré, Napoléon antisémite, Paris, Librairie antisémite, 1900, p. xxi.
3. Ibid., p. xy.
(p.261) livrent pour demeurer une nation dans la nation en contournant les objectifs intégrateurs de l'Empereur. Dans ce sens, en dépit de sa dureté, le décret de mars 1808 est lui aussi inopérant : « Pas plus que le premier, ce second "coup de sabre" ne tuera Shylock [...]. Le reptile juif fait peau neuve : Shylock, père de l'Usure, va s'effacer devant Rothschild, roi de l'Agio *. » L'histoire est donc simple qui mène des petits usuriers dénoncés par les « chrétiens d'Alsace » aux maîtres du capitalisme international opprimant davantage encore le bon peuple français.
1. Ibid., p. 25.
(p.264) Le mouvement nationaliste et antisémite qui déferle sur cette France des années quatre-vingt-dix donne de nouveaux espoirs aux nostalgiques de l'Empereur. La Ligue de la Patrie française, le fer de lance de ce mouvement, que rejoignent tant de grands noms de la littérature, tant de personnalités de l'époque et qui rassemble, derrière Déroulède, une armée de militants décidés à renverser la République parlementaire considérée comme vendue aux Juifs, se réclame donc fréquemment de Napoléon pour justifier son entreprise de rénovation nationale. Maurice Barrés, son porte-parole le plus célèbre qui prononce des discours antisémites enflammés à Nancy, dans le cadre des élections législatives, ne cache pas son admiration à l'égard de l'Empereur. Dans Les Déracinés, ouvrage qui relate justement le destin de sept jeunes Lorrains perdus et dévoyés dans la capitale, la visite au tombeau de l'Empereur est un moment essentiel de recueillement : « Nos études vont se terminer. Nous contenterons-nous d'exploiter nos titres universitaires ? Serons-nous de simples anonymes dans notre époque ? [...] Dans cette masse encore (p.265) amorphe qu'est notre génération, il y a des chefs en puissance, des têtes, des capitaines de demain. Si quelque chose nous avertit que nous sommes ces élus de la destinée, ne cherchons pas davantage, croyons-en le signe intérieur : camarades, nous sommes les capitaines ! Au tombeau de Napoléon, professeur d'énergie, jurons d'être des hommes1.» Comme dans l'œuvre de Barrés à l'antisémitisme déchaîné, le souvenir de l'Empereur est sans cesse présent, il hante ce mouvement nationaliste comme un appel à l'action, au recours légitime à la violence afin de rendre à la nation son énergie détournée par l'Argent et les Juifs. (…)
Entre Drumont, Barrès et Vichy, le lien se trouve réalisé, comme on peut s'y attendre, par Céline lui-même. La lecture de Bagatelles pour un massacre est, de ce point de vue, édifiante. La IIe République haïe n'a rien perdu de son pouvoir malfaisant, le peuple français se révèle toujours plus dégénéré, abaissé, dominé par les Juifs à travers un régime parlementaire dont ils sont incontestablement devenus les maîtres inflexibles, dans la suite logique de leur manipulation de la Révolution qui a fait d'eux, comme le disait l'Empereur, les nouveaux « vassaux » d'une féodalité encore plus oppressive à l'égard du peuple innocent. La rhétorique de Drumont, à peine poussée à l'extrême, atteint maintenant des sommets
1. Maurice Barrès, Les Déracinés, Paris, H. Champion, 2004, p. 254. Sur l'antisémitisme de Barrès, Zeev Stemhell, Maurice Barrès et le nationalisme français, Bruxelles, Éditions Complexe, 1988 (nouv. éd. Paris, Fayard, 2000), et Pierre Birnbaum, Le Moment antisémite, op. cit., chap. 3.
(p.266) exceptionnels de virulence. Les leçons du maître ont été bien apprises. Pour Céline, le lien est clair entre Napoléon, Dreyfus et la France du Front populaire. Publié en 1937, Bagatelles énonce sans détour que «le capitaine Dreyfus est bien plus grand que le capitaine Bonaparte. Il a conquis la France et il l'a gardée ' ». Napoléon a été, au contraire, « sanhédrinisé », neutralisé par les Juifs qui ont su remettre en question son pouvoir, détourner sa politique en renforçant même leur emprise :
« Mais le Sanhédrin, [...] Napoléon en est précisément crevé ! Ce fut le Sanhédrin bel et bien qui aura Napoléon ! Pas Wellington ! Pas Nelson ! Non Napoléon ne serait pas mort à Sainte Hélène si Napoléon n'avait jamais sanhédrinisé. Sanhédrin ! mais voici l'artisan majeur de toute la débâcle napoléonienne, de la catastrophe. C'est par le Sanhédrin, ce grand Consistoire juif, que fut sauvagement sabotée la suprême tentative d'unification aryenne de l'Europe2. »
Hier comme aujourd'hui, on ne peut pour Céline que difficilement résister à la puissance internationale d'Israël qui a su vaincre Napoléon, le héros des Aryens. Adepte enthousiaste des Protocoles des Sages de Sion qui connaissent en son temps une immense diffusion, il ajoute :
« Savez-vous que le pouvoir de toute la juiverie mondiale s'appelle le "Kahal" ? Assemblée des Sages d'Israël ? [...] Vous souvenez-vous que Napoléon, inquiet du pouvoir universel juif, tenta de capter les forces du Kahal à son profit, de faire servir le Kahal à sa propre politique mondiale napoléonienne, de le fixer tout d'abord en France, ce Kahal, sous le nom de Grand Sanhédrin [...] et qu'il échoua, Napoléon, piteusement, très fatalement dans cette entreprise (il y avait tout de même quelque chose de cocu dans Napoléon) [...]. Nous qui ne sommes pas Napoléon, notre sort encore plus que le sien dépend entièrement du bon vouloir des grands Juifs, des "grands occultes"3. »
La conclusion s'impose d'elle-même. Pour vaincre cette hydre que même Napoléon n'a pu abattre, pour venir à bout du traditionnel ennemi anglais vendu aux Juifs, une seule solution s'impose, Hitler. Et Céline d'ajouter, apocalyptique :
1. Louis-Ferdinand Céline, Bagatelles pour un massacre, Paris, Denoël, 1937, p. 199.
2. Utid., p. 152.
3. Ibid., p. 174.
(p.267) « Vous verrez Hitler ! La mesure du monde actuel, ce sont des mystiques mondiales dont il faut se prévaloir ou disparaître [...]. Napoléon l'avait bien compris. Le grand secret de la jungle, de toutes les jungles, la seule vérité des hommes, des bêtes et des choses. "Être conquérant ou conquis", seul dilemme, ultime vérité. Tout le reste n'est qu'imposture, falsifis, troufignoleries, rabâcheries électorales. Napoléon a fait tout son possible, des prodiges, pour que les blancs ne cèdent pas l'Europe aux nègres et aux asiates. Les Juifs l'ont vaincu. Depuis Waterloo, le sort en est jeté. À présent, le coup n'est plus le même, ils ne sont pas chez nous, les Juifs. C'est nous qui sommes chez eux1. »
Céline donne un caractère apocalyptique au racisme débridé de Drumont et, comme lui, voit dans Napoléon un héros malheureusement vaincu par les Juifs qu'il a su affronter mais non dominer. L'antisémitisme de Céline s'ancre, comme chez Drumont ou Barrés, dans un hymne à l'Aryen, à l'homme blanc dont Napoléon aurait été l'archange, le héros dont l'ambition était justement d'unifier cette Europe blanche contre ses ennemis africains ou asiates, cette Europe mythologique dont se réclame Hitler. Et de rapprocher à son tour, comme il le fait fréquemment, les Juifs des Noirs, afin d'accentuer leur orientalisme, leur étrangeté, leur appartenance à un monde dégénéré et menaçant. Waterloo symbolise toujours ce moment du triomphe des Juifs agissant de concert avec les Anglais. Ce lien, au premier abord incongru, entre Napoléon et Hitler, va s'imposer chez les penseurs nationalistes, rapprochement étrange quand on sait que l'un prétend unifier l'Europe au profit de la France tandis que l'autre entend mettre l'Europe au service de l'Allemagne. Qu'importé cette contradiction : tous deux, en dépit de leurs visées antagonistes, se voient appréhendés en tant que dirigeants d'une Europe aryenne qui s'est enfin débarrassée de ses Juifs. Au fond, si Napoléon a échoué face aux «débris » qui l'ont emporté, c'est pour ne pas avoir été assez sévère, pour avoir cru possible d'intégrer, au besoin par l'usage de la contrainte, les Juifs à la nation française en laminant leur personnalité. De Drumont à Céline, on ne cesse de gémir devant la timidité d'une telle approche, on regrette cette perspective intégrationniste trop aimable qui, par la mise en place des consistoires, institutionnalise l'existence juive au lieu de la détruire définitivement. Tel est le but que se propose de mener à son terme, à sa manière impitoyable, le nouvel empereur allemand qu'il importe donc de servir, en collaborant par conséquent
1. Ibid., p. 42.
(p.268) avec les Allemands engagés de manière plus efficace dans ce combat à mort contre les Juifs.
Une littérature antisémite considérable, durant ces années, cherche elle aussi son inspiration du côté de l'Empereur. Cette filiation surprenante demeure peu connue. À travers elle, le message antisémite trouve une légitimité incontestable tant est encore vivace la légende de Napoléon. Dans 1'entre-deux-guerres, Roger Lambelin publie de nombreux ouvrages très informés dans lesquels il évoque les interventions de Regnaud et de Beugnot puis celle, violemment opposée, de Napoléon qui lance : « Je ne puis regarder comme des Français ces Juifs qui sucent le sang des vrais Français. » Et de conclure : « Le rêve napoléonien ne devait pas se réaliser. Les mesures administratives prises à l'égard des israélites furent sans effet. [...] Elles ne les empêchèrent pas d'avoir deux morales et de continuer à se montrer des agents de corruption et de désordreJ. » Lambelin regrette, par conséquent, « la fâcheuse inspiration » qui incita l'Empereur à fonctionnariser le culte israélite en estimant ainsi pouvoir le contrôler : « L'idée du péril juif traversa son puissant cerveau comme un éclair mais sans laisser de traces de son passage2. » H. de Vries de Heckelingen, dans le même sens, s'étonne de « la lourde faute » de l'Empereur qui a voulu régénérer les Juifs : « II crut protéger la société française et dissoudre le peuple juif. Son œuvre a été stérile, et le contraire de ce qu'il voulait atteindre est arrivé3. » Nombreux sont ceux qui, comme René Gontier, regrettent cette faiblesse inexplicable de l'Empereur qui avait « toutes les qualités et les travers de la race blonde [...]. À la vérité, le Celte devait ressembler un peu à ces grognards, vieux grenadiers de l'Empire, aux moustaches gauloises, qui protestaient mais marchaient quand même. [...] Les goûts militaires du Français lui viennent des Subnordiques celtes. Je suis frappé du nombre de Subnordiques parmi nos grands capitaines, depuis Turenne jusqu'à Napoléon et Pétain4. »
Cette fois, Napoléon se trouve plébiscité au nom de la race blonde subnordique dont il incarne les vertus guerrières. Tout l'oppose donc
1. Roger Lambelin, Le Péril juif. L'impérialisme d'Israël, Paris, Grasset, 1924, pp. 206-207 et 211.
2. Roger Lambelin, Le Péril juif. Les victoires d'Israël, Paris, Grasset, 1928, p. 71. Voir Georges Saint-Bonnet, Le Juif ou l'internationale du parasitisme,^ Paris, Éditions Vita, 1933 ou L. Fry, Le Retour des flots vers l'Orient. Le Juif, notre maître, Paris, Éditions RISS, 1931, p. 31. Dans le mêmes sens, Robert Launay cite favorablement les commentaires de Portalis contre les Juifs, Figures juives, Paris, Nouvelle Librairie nationale, 1921, p. 8.
3. H. de Vries de Heckelingen, Israël, son passé, son avenir, Paris, Pétrin, 1937, pp. 136 et 138.
4. René Gontier, Vers un racisme français, Paris, Denoël, 1939, pp. 90-91.
(p.269) aux Juifs qui pervertissent la race française : du coup, « en leur qualité de Blancs métissés de sang nègre et jaune, le mélange des Juifs avec les Français est à réprouver [...]. Aussi devra-t-on déclarer les Juifs racialement inassimilables. [...] S'il eût été logique avec lui-même, Napoléon eût abrogé le décret d'émancipation. Il se borna à prendre des demi-mesures. Il crut avec candeur discipliner les juifs. [...] N'étant plus retenus par aucun frein et livrés à l'instinct de conquête de leur race, les Juifs n'ont cessé de prendre une importance de plus en plus grande dans les destinées du pays1. »
Quel dommage que Napoléon, conscient du péril juif, n'ait pas su l'affronter de manière radicale en éliminant une bonne fois pour toutes ces « blancs métissés de sang nègre », ces Orientaux que l'Empereur combattait déjà lui-même !
Il est grand temps de régler enfin cette question dans l'esprit de l'Empereur, mais en employant cette fois la manière forte face à un ennemi si retors. Henry Coston, devenu le directeur de La Libre Parole, en est convaincu ; en 1938, il confirme la prédiction de Drumont concernant la conquête juive de la France : en 1938, « la France de Jeanne d'Arc, de Louis XIV et de Napoléon est devenue un véritable dominion d'Israël2 ». Ce tract largement diffusé propose à ses lecteurs, en gros caractères, de se procurer Les Protocoles des Sages de Sion mais également l'ouvrage d'A. de Boisandré, Napoléon antisémite. En cette même année, d'autres tracts sont distribués s'efforcent de montrer l'ampleur de la domination juive sur chacune des provinces, concluant par une citation de Napoléon : « C'est la France qui se renie. Écoutez Napoléon : "Ce serait une humiliation trop grande pour la nation française d'être gouvernée par la race la plus basse du monde." C'est fait3. » Le 17 février 1939, l'antisémitisme culmine en un numéro d'une violence extrême de Je suis partout dirigé par Robert Brasillach et Lucien Rebatet, les ténors de la haine antijuive. Dans un interminable article consacré à « La Révolution et la France », ce dernier décrit longuement le projet de Napoléon en concluant que « la juiverie s'emparait avec allégresse des avantages accordés, jouait la comédie du loyalisme mais les désirs de Napoléon n'avaient aucune prise. Il était impérialement roulé ». Tout comme Dru-mont et la plupart des auteurs qui s'en inspirent, Rebatet souligne les « illusions » de Napoléon et regrette que l'Empereur n'ait pas tout simplement « exclu les Juifs de la communauté civique des Français.
1. Ibid., pp. 81 et 236-237.
2. « La France envahie ». BNF. 4° Ld 583 46.
3. La Vieille France, 1er mars 1938. Tracts antisémites. BNF. 4°Ld 183. 46.
(p.270) En centralisant et en consacrant l'organisation religieuse des Juifs, il les a pourvus au contraire d'un puissant instrument d'unité et d'activité nationale ' ».
Quelques années plus tard, pour certains, curieusement, la défaite de la France face à Hitler est l'occasion rêvée pour reprendre, sans illusion cette fois, le dessein de Napoléon en allant jusqu'au bout de son projet d'exclusion. La presse vichyste se réfère inlassablement à l'Empereur : « Qu'aurait fait Napoléon ? », s'interroge Candide2. André Castelot souligne pour sa part, dans La Gerbe, à quel point Napoléon est « unique », Paris-Soir évoque le souvenir des combats de l'Empereur contre les Anglais tandis que, dans le même sens, le journal Les Nouveaux Temps publie une « Lettre ouverte de Napoléon aux Anglais » ou encore un article intitulé « Napoléon et l'économie dirigée : le Ier Empire contre la City » ; Je suis partout compare la guerre de l'Allemagne contre les Russes avec celle menée par la Grande Armée ou publie un article de Pierre-Antoine Cousteau, un auteur antisémite proche de la tradition Drumont, sur « La fortune des Rothschild : le vrai vainqueur de Napoléon » ; Gringoire nous donne « une leçon d'histoire » de Jean Mistler sur « La tragédie de Napoléon », Le Matin évoque lui aussi dans ce contexte le passage de la Bérézina, Pierre Costantini signe de son côté d'innombrables articles sur Napoléon dans L'Appel tandis que Robert Brasillach rappelle, dans Le Petit Parisien, l'efficacité de la police de l'Empereur dont la France de Vichy aurait le plus grand besoin3. En réalité donc, très nombreux sont les articles qui font allusion à l'Empereur, à son génie, à ses guerres, ses idées ou encore son apport à la culture. De même, à cette époque, les films produits évoquent souvent, avec émotion, le souvenir de l'Empereur qui ne s'en est pas laissé conter par l'ennemi anglais4. Napoléon constitue un sujet à la mode en ces années vichystes où la France se considère comme menacée surtout par l'ennemi anglais et ses suppôts juifs, collaborant sans retenue avec l'Allemagne nazie pour en venir à bout. Ainsi, le 21 mars 1941, Au pilori ! publie un grand article intitulé « Napoléon et les Juifs » qui reprend les analyses de Boisandré et de Céline : on y justifie d'autant
1. Je suis partout, 17 février 1939.
2. Candide, 4 février 1942.
3. La Gerbe, 19 mars 1940. Paris-Soir, 22 mai 1942. Les Nouveaux Temps, 4 septembre et 24 octobre 1942. Je suis partout, 19 mars et 22 octobre 1943. Gringoire, 4 juin et 13 décembre 1943. Le Matin, 17 mars 1943. L'Appel, 2 septembre et 16 décembre 1943. Le Petit Parisien, 28 juin 1943.
4. Gérard Gengembre, Napoléon, Paris, Larousse, 2001, pp. 301 et suivantes. David Chante-ranne et Isabelle Veyrat-Masson, Napoléon à l'écran, Paris, Nouveau Monde éditions et Fondation Napoléon, 2003.
(p.271) plus la collaboration avec l'Allemagne que « les vautours » juifs ont trahi « l'aigle » en se mettant, hier comme aujourd'hui, au service de l'ennemi anglais '. Dans le même sens, de nombreux ouvrages paraissent sur Napoléon durant ces années noires, qu'ils soient rédigés par des auteurs français ou parfois, traduits de l'allemand2. Un nouveau timbre est difîusé en l'honneur de la LVF qui représente, en arrière-fond, la Grande Armée, comme pour mieux illustrer cet impensable rapprochement contre l'ennemi anglais mais aussi... russe3. Dès août 1940, le journal violemment antisémite Au pilori ! place à' plusieurs reprises sa prose sous l'égide de Drumont mais également sous celle de Napoléon en reprenant inlassablement cette phrase qui témoigne de l'humiliation de la France à se trouver gouvernée par « la race la plus basse du monde4 ». Un peu plus tard, le 22 novembre 1941, ce journal de la collaboration militante publie un autre article intitulé « Ce que Napoléon pensait des juifs » évoquant les paroles de l'Empereur : « Ce sont de véritables nuées de corbeaux [...] ils ont remplacé la féodalité5. » En bas de page figure en bonne place une caricature représentant les Juifs déséquilibrés par le Statut des Juifs d'octobre 1940 qui les exclut de l'Etat et de nombre de professions, rapprochant implicitement ce statut du décret infâme de 1808. Quelques mois après la parution de ce statut qui remet brutalement en cause un siècle et demi d'émancipation et concrétise enfin tous les espoirs de ceux qui souhaitent l'abandon définitif de la politique d'assimilation des Juifs à l'aide de décisions drastiques, analogues à celles décidées par l'Empereur en mars 1808, se produit un événement qui donne soudain une forte actualité au souvenir de Napoléon. Alors que Hitler s'est rendu brièvement, le 23 juin 1940, aux
1. Au Pilori, 21 mars 1941.
2. J. Lucas-Dubreton, Napoléon, Paris, Fayard, 1942. Cet auteur se montre d'ailleurs particulièrement courageux, car il écrit à propos de Napoléon et des Juifs que « l'idée de chasser, de déporter des individus "qui sont comme les autres" lui répugnait » (p. 69). Voir aussi Jean Thiry, Le Vol de l'aigle, Paris, Berger-Levrault, 1942, et Les Cent Jours, Waterloo, Paris, Berger-Levrault, 1943. Maurice Muret, France héroïque, Paris, Albin Michel, 1943. Ernest d'Hauterive, Napoléon et sa police, Paris, Flammarion, 1943. En 1942, on annonce un Bertrand de Jouvenel, Napoléon et l'économie dirigée. Philippe Boulher publie Napoléon (traduit de l'allemand), Paris, Grasset, 1942, et écrit qu'« il ne peut échapper à un observateur attentif que bien des idées et des actions de Napoléon ont la même source que celles du Fiihrer» (p. 274). Voir encore Marcel Dunan, Napoléon et l'Allemagne, Paris, Pion, 1942. Ina Seidel, L'Enfant du destin (traduit de l'allemand), Paris, Pion, 1942. Henri Gougelot, De Napoléon à Bismarck, Paris, Lesourd, 1943. La liste est presque sans fin qui comprend aussi des livres sur la vie privée de Napoléon, son action pour la culture, la vie de ses ministres, etc.
3. Je remercie Gérard Gengembre de cette information.
4. Au pilori !, 2 et 9 août 1940. Voir encore le 4 octobre 1940 ou le 22 mai 1941.
5. Au pilori !, 22 novembre 1941.
(p.272) Invalides pour se recueillir seul dans la crypte devant le tombeau de l'Empereur, le 15 décembre, soit un siècle jour pour jour après le retour des cendres de l'Empereur de Sainte-Hélène, on procède, en grande pompe, à celui des cendres de l'Aiglon. Comme le conte avec émotion Jean Bourguignon, le vice-président de l'Institut Napoléon,
« le chancelier d'Allemagne, M. Hitler, a décidé de rendre à la France les cendres de l'Aiglon. On a appris cette nouvelle avec une sympathie d'autant plus vive et plus émue que le temps n'a pas diminué — bien au contraire — le prestige de l'attachante figure de celui auquel la postérité a maintenu le titre choisi par son père, le titre de "Roi de Rome" ».
Cette décision a été annoncée par Otto Abetz lui-même, l'ambassadeur d'Allemagne. En provenance de Francfort, le sarcophage est parvenu à la gare de l'Est, le samedi 14 décembre, à 21 heures, ce sont des soldats allemands qui ouvrent la porte du fourgon, puis, à la lumière de torches, font glisser le cercueil sur un lourd tracteur. Le cortège s'engage sur le boulevard de Strasbourg et se dirige vers la place du Châtelet puis parvient au pont Saint-Michel, avant de prendre la direction des Invalides. Dans la cour, des gardes municipaux portant des torches attendent. Environ sept mille personnes participent à cet hommage public. L'amiral Darlan arrive. Comme le décrit Jean Bourguignon, « une compagnie motorisée s'avance à la hauteur de la grille. Les fronts se découvrent. La prolonge qui porte les Cendres du Roi de Rome s'arrête et vingt bras vigoureux font pivoter, puis glisser le lourd sarcophage de bronze, qui, sur les épaules des soldats allemands, franchit la grille. Les soldats allemands cèdent la place à des soldats français. Une sonnerie de clairon déchire l'heure nocturne. Et, lentement, précédé par trois prêtres en étole, porté cette fois par des bras français, l'Aiglon pénètre dans l'église du DômeJ ».
Le même jour, le maréchal Pétain adresse le message suivant aux Parisiens :
« Le 15 décembre 1840, le prince de Joinville ramenait de France les restes de l'Empereur.
Le 15 décembre 1940 — un siècle plus tard —, les cendres de son fils sont placées sous le Dôme des Invalides à côté de Vauban, de Turenne, de Foch.
L'aigle et l'Aiglon dorment aujourd'hui côte à côte.
1. Jean Bourguignon, « Le retour de l'Aiglon », Revue des études napoléoniennes, 1941, p. 41.
(p.273) Je remercie le Chancelier du Reich, chef suprême des armées allemandes, d'avoir, cent ans après le retour de Sainte-Hélène, permis le retour de Vienne [...].
Heureuse ou meurtrie, triomphante ou vaincue, la France se recueille avec foi devant ceux qui furent, au cours des siècles, les artisans de sa gloire1. »
Une plaque commémorative, placée sous les ailes d'un aigle impérial, se trouve inaugurée à Courbevoie, la ville ayant décidé de donner à son vieux port le nom de place Napoléon. Sur cette plaque, on peut lire : « Ici le 15 décembre 1840, selon le désir exprimé par l'Empereur, cette rive accueillait les cendres de Napoléon. Commémoration du centenaire ». Philippe Sagnac, président de l'Institut Napoléon, qui a succédé, en 1936, à Edouard Driault2, publie lui-même un article où il écrit : « Dans les conjonctures présentes, il paraîtrait étrange que l'Institut Napoléon, ne rappelât pas le geste dramatique qui amena auprès de son héros, sous le haut dôme des Invalides, l'enfant que le grand Empereur ne vit que pendant quelques années : l'Aigle et l'Aiglon, enfin réunis, dans la sérénité de la mort3. » L'événement est surtout largement commenté par la presse collaborationniste. Pierre Costantini, le chef de la très extrémiste Ligue française, fait ainsi distribuer un tract où l'on peut lire :
« La grande pensée de Napoléon — l'Europe unie — renaît de la conjonction sacrée de ces cendres. L'Archiduc blanc repose désormais auprès de son Père, sous le dôme des Invalides, symbole de paix entre la France et l'Allemagne, point de départ d'une Europe réconciliée. Chloroformés par des gouvernants judéo-maçonniques au service de l'Angleterre, nous avions oublié la grandeur de notre histoire. Par son geste simple et grandiose, Adolf Hitler nous la rappelle. »
On le voit, sans cesse Napoléon et l'Aiglon se trouvent ainsi mobilisés dans le gigantesque combat à mort contre les Juifs et leurs alliés anglais qui, hier comme aujourd'hui, menacent la France.
C'est à la même époque que s'ouvre aussi, au palais Berlitz, sur les Grands Boulevards, l'exposition imaginée dans l'esprit de Drumont, « Les Juifs et la France ». Inaugurée le 5 septembre 1941, elle dure jusqu'en
1. Revue des études napoléoniennes, 1941, p. 43.
2. On se souvient que Mathiez se référait aux travaux de Ph. Sagnac pour critiquer la thèse de Robert Anchel qui trouvait, au contraire, largement grâce aux yeux d'Edouard Driault. Voir notre chap. i™.
3. Philippe Sagnac, « Un centenaire : les Invalides et Versailles (1840-1940) », Revue des études napoléoniennes, 1941. Dans ce même numéro, Ph. Sagnac rend compte de manière élogieuse du livre de Jean Bourguignon, Le Retour des cendres, Paris, Pion, 1941.
(p.274) juin 1942 ; près de 300 000 personnes s'y rendent pour contempler les documents qui y sont présentés, à l'initiative de Théo Dannecker, chef de la section des affaires juives de la Gestapo en France. D'apparence purement française mais imaginée par les nazis, cette exposition se présente comme la meilleure manière d'identifier l'ennemi juif à l'aide de la forme de ses oreilles, de son nez, de ses lèvres, de ses cheveux. D'immenses portraits de Juifs célèbres sont là pour témoigner de leur domination de la société française. La presse nationale (Le Matin, L'Œuvre, Paris Soir ou L'Illustration) rend compte de cet événement en publiant ces documents et ces photos, ainsi diffusés par millions d'exemplaires. Or si l'on examine attentivement les photos qui illustrent le déroulement de cette exposition, on s'aperçoit que, rédigé en lettres géantes sur un panneau élevé qui accueille pour ainsi dire les visiteurs tant il se trouve mis au premier plan, on peut lire le texte suivant : « Dagobert, Saint Louis, Philippe le Bel, Louis XIII, Louis XIV, Napoléon Ier furent parmi les précurseurs qui reconnaissent et combattent le péril juif. » De nouveau, la référence explicite à Napoléon si incontournable, d'autant plus que l'Empereur s'impose probablement comme le plus familier, celui auquel il est facile de s'identifier. Sa caution suffit à elle seule à emporter l'adhésion. Sur un autre panneau, très visiblement, on lit : « Napoléon, en 1807 et en 1808, leur donna toute liberté. L'émancipation juive devenait un fait. Elle a exactement concordé avec l'emprise des puissances économiques anonymes et occultes sur la Nation1.» Conçue par l'Institut d'études de la Question juive, cette exposition emblématique de la politique antisémite de Vichy confère donc une place de choix à l'Empereur dans sa lutte acharnée contre les Juifs.
Avec Vichy, la référence à Napoléon est partout. Georges Montandon, l'ami de Céline qui se voit confier sous Vichy la tâche de reconnaître les Juifs en fonction de leur anatomie et dont le verdict entraîne fatalement leur déportation, lui qui sait « comment reconnaître le Juif », ne manque pas de souligner que « Napoléon les haïssait du plus profond du cœur » ; il s'appuie, par ailleurs, sur le rapport de Kellerman à l'Empereur qui relate « les maux résultant de l'usure et de la mauvaise foi des Juifs2 ». À la même époque, Henry-Robert Petit évoque lui aussi les paroles de Napoléon au Conseil d'État - « Ce serait une humiliation trop grande pour la nation française d'être gouvernée par la race la plus basse du
1. Le Juif et la France au Palais Berlitz. Documents du CDJC. 82.
2. George Montandon, Comment reconnaître et expliquer le Juif ?, Paris, Nouvelles Éditions françaises, 1942, .pp. 46 et 67.
(p.275) monde1 » -, tandis que Gabriel Malglaive, dans un livre préfacé par Xavier Vallat, consacre de longues pages à l'histoire du Sanhédrin ; à ses yeux, « Napoléon n'était pas antisémite mais il le devint [...]. L'Empereur leur devint hostile. Tout est là. On veut les assimiler et l'on constate qu'ils sont inassimilables. On veut les comprendre et l'on est amené à les combattre. C'est l'histoire de Napoléon [...]. Il fut vaincu par le mensonge car il devina trop tard les replis intimes de l'âme juive ». Et Malglaive de citer le rapport de Portalis qui souligne que « les Juifs forment une nation dans la nation ; ils ne sont ni Français ni Allemands ni Anglais : ils sont Juifs ». Près d'un siècle et demi après le moment napoléonien, Malglaive peut conclure de la manière suivante : « Quel lecteur, en parcourant ces lignes, les imaginerait vieilles de cent cinquante ans ? Elles sont plus vraies, plus actuelles que jamais. C'est que le Juif n'a pas changé. Le Juif est inassimilable2. » Pour venger l'Empereur, il faut donc, comme le conseillaient Drumont et Céline, éviter sa pusillanimité et, cette fois, frapper fort. On évoque donc sans cesse les mânes de l'Empereur pour justifier la politique drastique de Vichy, pour rappeler aussi son échec dramatique face à l'Angleterre, à Waterloo, cette Angleterre et ses alliés juifs que la France éternelle incarnée par Vichy affronte toujours vaillamment3. Pour le comte A. de Puységur, « à Waterloo, l'Empereur a été battu [...]. Rothschild, en cachant la vérité», a fait fortune et les Juifs avec lui : « Ont-ils conquis une place assez importante dans la Nation, ceux que Napoléon forçait à prendre un nom pour pouvoir mieux les surveiller? [...] L'affaire Dreyfus une fois terminée, le plan de prise de possession des fameux leviers de commande fut repris [...]. Les Juifs gouvernent la France4. » Dans ce sens très particulier, le régime de Vichy est bien la revanche sur Dreyfus, car il met un terme à cette « république juive » que Napoléon, dans sa naïveté, n'a pas su tuer dans l'œuf. Il est temps de reprendre sérieusement la tâche.
1. Henry-Robert Petit, Le Juif au pouvoir, Paris, Centre de documentation et de propagande, 1942, p. 37.
2. Gabriel Malglaive, Juif ou Français, Paris, Éditions C.P.R.N., 1942, pp. 92-93 et 100-101. Voir aussi André Broc, La Qualité de Juif, Paris, PUF, 1943, p. 17, ou André Chaumet et R. Beflanger, Les Juifs et Nous, Paris, Jean Renard, 1941, p. 37.
3. Georges Batault, Le Problème juif, Paris, Pion, 1921, p. 50.
4. Comte A. de Puységur, Qu'était le Juif avant la guerre ? Tout. Que doit-il être ? Rien, Paris, Éditions Baudinières, 1941, pp. 33 et 53.
(p.278) La suite va de soi : si Napoléon lui-même a échoué avec toute la force dont il disposait, Vichy doit se préparer à utiliser une contrainte encore plus formidable pour venir à bout d'une population juive de l'ordre désormais de 300 000 personnes. En cette année 1942 où les déportations s'accélèrent, menées par les forces policières de Vichy, la référence à Napoléon semble incontournable dans les prises de position de l'organe officiel de l'institution chargée de régler cette « question » : elle légitime les mesures radicales que n'a malheureusement pas osé prendre l'Empereur, en dépit de ses préventions, que partagent sans réserve les zélateurs de Vichy. Le « sang » juif dénoncé par l'Empereur justifie cette fois une politique d'exclusion ou même d'extermination à laquelle se refusait l'Empereur, soucieux de sa gloire future. Autre époque, autres mœurs : (p.279) contre cette « tribu » qui « campe » en France, ces étrangers venus d'Orient, il est grand temps de sévir impitoyablement.
En 1943, alors que le vent tourne, que le régime affronte de grandes difficultés, que les Anglo-Saxons prennent lentement le dessus sur les nazis, que les déportations de Juifs se trouvent néanmoins menées tambour battant, Pierre Costantini, l'un des dirigeants les plus radicaux des milices de Vichy, qui célébrait le retour des cendres de l'Aiglon comme une contribution essentielle au combat contre l'Angleterre et ses alliés français judéo-maçonniques, se lance de nouveau dans un long hommage poétique à Napoléon dont il évoque les mânes pour inciter le peuple de France à s'engager dans cette lutte à mort contre les mêmes ennemis qu'affrontait déjà autrefois l'Empereur :
« Salut ! Grand mort figé dans ton masque de pierre
Et dans la loi d'orgueil,
De tes yeux clos, tournés vers l'ultime prière
Qui brûle notre deuil.
Ô Corse au regard clair, que la France était laide
Et comme elle était basse
Quand sous les coups anglais, elle attendait ton aide
Et l'appui de ton bras.
(…)
(p.280) Les grenadiers, debout à l'appel du poète,
Vois-les surgir, sans peur,
Des tombeaux, tes grognards, criant à perdre tête :
Vive notre Empereur !
(…)
Ô ma France, prends garde ! Écoute encore ma voix,
Du fond de mon tombeau je hais ce qui t'arrive,
Je vois fondre sur toi les hordes d'autrefois :
Les bavards, les Anglais — horreur ! — la peste juive !
(…) La liberté n'est pas ce que le siècle pense,
Elle est dans le travail et dans l'indépendance,
Dans la réalité, non dans les mots trompeurs,
France réveille-toi ! Écoute l'Empereur1 ! »
L'appel au peuple, sommé de se réveiller en mémoire de l'Empereur pour affronter enfin « la peste juive » et les Anglais, tourne court. Rien n'y fait. L'écroulement du régime de Vichy est pour bientôt. La IVe République lui succède. Pour certains thuriféraires de l'Empereur déjà fort actifs pendant Vichy, rien n'a changé. Xavier Vallat reprend ainsi du service en évoquant de nouveau le souvenir de l'Empereur et,
1. Pierre Costantini, Ode au masque de Napoléon, Paris, Éditions Baudinière, 1943. BNF 16 YE Pièc.e-10.
(p.281) fidèle à ses idées, fait allusion à son « hostilité » à l'égard des Juifs1. À l'époque contemporaine, ce sont toujours les partisans du Front national qui saluent avec le plus
d'enthousiasme le souvenir de l'Empereur, l'homme d'ordre2. Le souvenir de sa politique à l'égard des Juifs joue-t-il un rôle dans cette perception si favorable, qui tranche avec celle de leurs concitoyens ?
1. Xavier Vallat, Le Nez de Cléopâtre. Souvenirs d'un homme de droite. 1919-1944, Paris, Éditions Les quatre fils Aymon, 1957, p. 230.
2. Jean-Pierre Rioux, « Pour ou contre Napoléon », L'Histoire, juillet-août 1989, p. 6.
2 Autres études
2.1. Béatrice Philippe, Etre Juif dans la société française du Moyen Age à nos jours, éd. Complexe, 1997
(p.167) Napoléon n’était pas (sic), comme on a pu le dire, un ennemi acharné des juifs ; pragmatique, jacobin, il ne veut pas ignorer l’importance de la population juive ni l’isoler du reste des Français. Son intention est de transformer, bon gré mal gré, la mentalité de cette population et de l’assimiler totalement, au besoin par des mesures d’autorité. C’est le sens du discours qu’il prononce dès le lendemain devant le Conseil d’Etat. (…)
(p.173) Un an après la dissolution du Sanhédrin, le 17 mars 1808, étaient promulgués les décrets qui allaient régir la vie des juifs de France. (…)
(p.174) Le fameux décret infâme met à nouveau les juifs hors du droit commun pendant une période transitoire de dix ans. Il prévoit en effet une série de cas, pouvant entraîner l’annulation des créances que des chrétiens ont pu contracter auprès de juifs. Toute délivrance de patente à un juif est subordonnée à une autorisation préalable. Le décret interdit en outre une nouvelle immigration juive en Alsace, et surtout il oblige tous les juifs à partir pour l’armée, sans possibilité de se faire remplacer, comme c’était le cas pour les autres citoyens. (…)
(p.175) Une fois encore, ce sont les plus pauvres et les moins proches du pouvoir qui sont touchés par cette nouvelle loi d’exception du 17 mars 1808, ce qui est bien dans la logique de Napoléon. (…) Qui est à éduquer, qui est à transformer, qui est gênant dans la société française, si ce n’est la communauté d’Alsace et de Lorraine, engluée dans un langage et des coutumes inacceptables pour l’ordre impérial ? /Car tous les juifs de France ne furent pas (mal)traités de la même façon. (cf ce livre)/
Napoléon exclu définitivement de la scène politique, Louis XVIII désireux de se rallier tous les Français ne prorogera pas en 1818 les mesures discriminatoires du « décret infâme ». (…)
2.2 Caratini Roger, Napoléon une imposture, éd. L’Archipel, 2002
Etre Juif dans la société française du Moyen Age à nos jours, éd. Complexe, 1997
(p.498) ANNEXE n°25
LES DECRETS CONTRE LES JUIFS
(p.499) La généreuse Révolution vota, le 26 août 1789, les droits de l'homme ~ pour tous... sauf pour les Juifs, séfarades ou ashkénazes ; la Constituante ne les leur accorda, après beaucoup d'hésitation, que trois jours avant de se séparer, le 27 septembre 1791 : à partir de cette date, les Juifs devenaient des citoyens français comme les autres, nantis des mêmes droits et des mêmes devoirs. Ce statut social était unique en Europe à cette époque, et, hors d'Europe, il n'existait qu'aux jeunes États-Unis. Mais Napoléon, de même qu'il avait rétabli l'esclavage aux Antilles, où il avait pourtant disparu, rétablit des lois discriminatoires contre les Juifs qui, sans avoir eu les conséquences funestes des lois de Vichy du 3 octobre 1940 et du 14 juin 1941, sur le statut des Juifs en France, en sont déjà les annonciatrices : ce sont le règlement du 10 décembre 1806 (loi sur l'usure ne concernant que les Juifs, donc discriminatoire), les trois décrets du 17 mars 1808 (les plus importants, le premier a été appelé « le décret infâme »), le décret du 16 juin 1808 (sur les Juifs de Livourne) et le décret du 20 juillet 1808 (autre décret « infâme »). Ces textes sont fort longs, nous en extrayons ici les passages les plus significatifs.
1 Premier décret du 17 mars 1808 (4, Bull., 186, n°3210)
Les Juifs n’étaient pas les seuls ) prêter sur intérêt ; les banquiers ou assimilés ; catholiques ou protestants, le faisaient aussi. Le décret est discrimnatoire dans la mesure où il ne s’applique qu’aux Juifs. Par ailleurs, seuls les Juifs patentés (article 7) peuvent se livrer au commerce ou à d’autres négoces ; or ce type d’activités était le plus répandu parmi les Juifs, notamment en Alsace et en Lorraine : l’article 7 du décret leur ôtait tout moyen légal d’existence. L’article 16 est particulièrement « infâme » :
(…) « titre II
7. Désormais, et à dater du 1er juillet prochain, nul juif ne pourra se livrer à aucun commerce, négoce ou trafic quelconque, sans avoir reçu, à cet effet, une patente du préfet du département, laquelle ne sera accordée que sur des informations précises, et que sur un certificat : 1° du conseil municipal, constatant que ledit juif ne s'est livré ni à l'usure, ni à un trafic illicite ; 2° du consistoire de la synagogue dans la circonscription de laquelle il habite, attestant sa bonne conduite et sa probité.
8. Cette patente sera renouvelée tous les ans.
9. Nos procureurs généraux près nos cours sont spécialement chargés de faire révoquer lesdites patentes, par une décision spéciale de la cour, toutes les fois qu'il sera à leur connaissance qu'un juif patenté fait l'usure, ou se livre à un trafic frauduleux.
10. Tout acte de commerce fait par un juif non patenté sera nul et de nulle valeur. »
« titre III
16. Aucun juif non actuellement domicilié dans nos départements du Haut et du Bas-Rhin ne sera désormais admis à y prendre domicile.
Aucun juif non actuellement domicilié ne sera admis à prendre domicile dans les autres départements de notre empire, que dans le cas où il y aura fait l'acquisition d'une propriété rurale, et se livrera à l'agriculture, sans se mêler d'aucun commerce, négoce ou trafic.
Il pourra être fait des exceptions aux dispositions du présent article, en vertu d'une autorisation spéciale émanée de nous.
17. La population juive, dans nos départements, ne sera point admise à fournir des remplaçants pour la conscription : en conséquence, tout juif conscrit sera assujetti au service personnel. »
2. deuxième décret du 17 mars 1808 (4, Bull, 187, n° 3237)
Ce décret organise le culte juif et les communautés juives de l'Empire français, à l'image des cultes catholique et protestant, avec une différence (p.501) importante : les prêtres catholiques et les pasteurs protestants étaient payés par l'État, mais non point les rabbins. Dans chaque circonscription territoriale est institué un consistoire, subordonné à un Consistoire central, installé à Paris. Dans tous les cas, ce sont des assemblées de notables.
« Art. 1er. Il sera établi une synagogue et un consistoire Israélite dans chaque département renfermant deux mille individus professant la religion de Moïse.
2. Dans le cas où il ne se trouvera pas deux mille israélites dans un seul département, la circonscription de la synagogue consistoriale embrassera autant de départements, de proche en proche, qu'il en faudra pour les réunir. Le siège de la synagogue sera toujours dans la ville dont la population Israélite sera la plus nombreuse.
3. Dans aucun cas, il ne pourra y avoir plus d'une synagogue consistoriale par département.
4. Aucune synagogue particulière ne sera établie, si la proposition n'en est faite par la synagogue consistoriale à l'autorité compétente. Chaque synagogue particulière sera administrée par deux notables et un rabbin, lesquels seront désignés par l'autorité compétente.
5. Il y aura un grand rabbin par synagogue consistoriale. [...]
11. Tout Israélite qui voudra s'établir en France ou dans le royaume d'Italie devra en donner connaissance, dans le délai de trois mois, au consistoire le plus voisin du lieu où il fixera son domicile.
12. Les fonctions du consistoire seront :
1° De veiller à ce que les rabbins ne puissent donner, soit en public, soit en particulier, aucune instruction ou explication de la loi, qui ne soit conforme aux réponses de l'assemblée, converties en décisions doctrinales par le grand sanhédrin ;
2° De maintenir l'ordre dans l'intérieur des synagogues, surveiller l'administration des synagogues particulières, régler la perception et l'emploi des sommes destinées aux frais du culte mosaïque, et veiller à ce que, pour cause ou sous prétexte de religion, il ne se forme, sans une autorisation expresse, aucune assemblée de prières ;
3° D'encourager, par tous les moyens possibles, les israélites de la circonscription consistoriale à l'exercice des professions utiles, et de faire connaître à l'autorité ceux qui n'ont pas des moyens d'existence avoués ;
4° De donner, chaque année, à l'autorité, connaissance du nombre de conscrits israélites de la circonscription. »
(p.502) 3. troisième décret du 17 mars 1808 (4, BulL, 187, n°3238)
Décret administratif, prévoyant la distribution des synagogues dans l'Empire et la nomination des notables qui en seront les administrateurs.
4. décret du 16 juin 1808, qui excepte les juifs établis À livourne du DÉCRET N° 1 PRÉCÉDENT
• Art. Ier. Les juifs établis à Livourne, ne se livrant à aucun trafic illicite, ne sont pas compris dans les dispositions prescrites par notre décret du 17 mars 1808, contre les juifs de quelques parties de l'empire.
2. L'exception accordée par l'article 19 dudit décret aux juifs de Bordeaux, leur est applicable.
3. Notre ministre des finances est chargé de l'exécution du présent décret. »
5. DÉCRET DU 20 JUILLET 1808 CONCERNANT LES JUIFS QUI N'ONT PAS DE NOMS DE FAMILLE ET DE PRÉNOMS FIXES (4, Bull, 198, n° 3589)
- Art. Ier. Ceux des sujets de notre empire qui suivent le culte hébraïque, et qui jusqu'à présent n'ont pas eu de nom de famille et de prénoms fixes, seront tenus d'en adopter dans les trois mois de la publication de notre présent décret, et d'en faire la déclaration par-devant l'officier de l'état civil de la commune où ils sont domiciliés.
2. Les juifs étrangers qui viendraient habiter dans l'empire, et qui seraient dans le cas prévu par l'article Pr, seront tenus de remplir la même formalité dans les trois mois qui suivront leur entrée en France.
3. Ne seront admis comme noms de famille aucun nom tiré de l'Ancien Testament, ni aucun nom de ville. Pourront être pris comme prénoms ceux autorisés par la loi du 11 germinal an II.
4. Les consistoires, en faisant le relevé des juifs de leur communauté, seront tenus de justifier et de faire connaître à l'autorité ceux des juifs de leur communauté qui auraient changé de nom sans s'être conformés aux dispositions de la susdite loi du 11 germinal an II.
5. Seront exceptés des dispositions de notre présent décret les juifs de nos États ou les juifs étrangers qui viendraient s'y établir, lorsqu'ils auront des noms et prénoms connus, et qu'ils ont constamment portés, encore que lesdits noms et prénoms soient tirés de l'Ancien Testament ou des villes qu'ils ont habitées.
6. Les juifs mentionnés à l'article précédent, et qui voudront conserver leurs noms et prénoms, seront néanmoins tenus d'en faire la.déclaration, savoir: les juifs de nos États, par-devant la (p.503) mairie de la commune où ils sont domiciliés ; et les juifs étrangers, par-devant celle où ils se proposeront de fixer leur domicile : le tout dans le délai porté en l'article Ier.
7. Les juifs qui n'auraient pas rempli les formalités prescrites par le présent décret, et dans les délais y portés, seront renvoyés du territoire de l'empire : à l'égard de ceux qui, dans quelque acte publié ou quelque obligation privée, auraient changé de nom arbitrairement et sans s'être conformés aux dispositions de la loi du II germinal, ils seront punis conformément aux lois, et même comme faussaires, suivant l'exigence des cas.
8. Notre grand-juge, ministre de la justice, et nos ministres de l'intérieur et des cultes, sont chargés de l'exécution du présent décret. »
00:12 Écrit par justitia & veritas dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
Facebook |
3 Autres analyses
3.1 http://judaisme.sdv.fr/histoire/historiq/napo/napoleon.htm
3.1.1 NAPOLEON et les JUIFS de l' EMPIRE
par Francis WEILL
Pour nos coreligionnaires, Napoléon 1er a été un grand Empereur, très souvent comparé au Messie
Nous savons tous que Napoléon est à l'origine de la convocation - en 1807 - du Grand Sanhédrîn qui a conduit à la création du Consistoire Central des Israélites de l' Empire, donc au-delà du simple territoire de la France contemporaine. Cette création devait conduire à l'organisation administrative des Juifs, afin d'avoir un meilleur contrôle sur eux et surtout assurer leur soumission à l' Empereur et à sa famille, puisque plusieurs frères et beaux-frères régnaient sur différents pays d' Europe. Je ne reviendrai pas sur l' organisation administrative du judaïsme, en général elle est assez connue de tous et n'a peu changée depuis sa mise en place.
Par contre, ce que nos coreligionnaires savent moins c'est que Napoléon 1er ne s'est pas arrêté à cette seule organisation. D' autres mesures avaient été prises par lui, certaines se perpétuent encore de nos jours, d'autres ont disparues.
PRISE de NOMS des JUIFS :
Par le Décret de Bayonne du 28 juillet 1808, Napoléon imposa à tous les juifs de l' Empire de prendre un " nom définitif " !
Les Juifs étaient accusés d'avoir des noms changeants à chaque génération, ce qui ne permettait pas de retrouver des gens et encore moins de fixer les liens de parentés à l' intérieur d' une même famille et entre descendants et ascendants. En plus, il était interdit de prendre des noms hébraïques en tant que patronymes, mais également comme prénoms. Cependant on constatera que cette interdiction ne sera pas respectée. Les patronymes que les Juifs d' Europe occidental portent de nos jours ont ainsi été pris de façon définitive en 1808. De nombreux pays d' Europe, au-delà de l' Empire, prendront la même décision par la suite.
Bien que les Juifs d' Alsace aient été plus spécialement visés, puisqu' ils représentaient la moitié de la population juive de France, il était faux de prétendre qu' ils n' avaient pas de noms de famille. Les : Bloch, Dreyfuss, Kahn, Lévy, Weill, etc... avaient bien un nom de famille en usage depuis des siècles , mais comme en général ils étaient assimilés à des parias on ne les connaissaient que sous leur sobriquet ou leur prénom, si ce n'est sous le prénom du père associé à celui du fils ou inversement. Là, nos compatriotes chrétiens d' Alsace étaient encore aimables, car trop souvent on connaissait nos coreligionnaires sous leur prénom complété par "Judt ", par exemple : der Judt Leibele (le juif Yehouda). En recherchant des actes notariés d' avant 1808, on retrouve dans les index des registres de notaires: un prénom hébraïque complété par "Judt".
Or, en recherchant l'acte lui-même, on constate que la signature apposée en fin d' acte précise le prénom suivi du nom de famille, d'autant moins sujet à caution que cette signature est écrite en caractères latins, éventuellement en gothique. Lorsque le juif en question est moins lettré, sa signature est en caractères hébraïques où le patronyme apparaît entièrement et souvent suivi par le lieu d'habitation (mi.....) .
Donc, en 1808, les Juifs d' Alsace feront enregistrer les patronymes qu' ils avaient depuis longtemps, et ceux dont le patronyme indiquait le lieu d' origine de leur ancêtre le plus lointain conserveront ce nom. Par exemple : Worms ou Wormser . Dans d' autres cas, certains profiteront de l' occasion pour changer de nom de familles. Le plus connu est le cas de Wintzenheim (Haut-Rhin) où il y avait de très nombreux Lévy. Les détenteurs de ce nom se sépareront en : Lévy pour une part, en Meyer ou en Epstein. Comment firent-ils pour choisir ces noms ? Nous n' en savons rien, mais on constate qu' il existait des Epstein en Europe de l'Est et que ceux-ci étaient aussi des Lévy ! Hégenheim se distinguera aussi par des choix assez particulier pour cacher les origines lévites. On connaît aussi d' autres exemples de changement : des Lévy qui deviendront des Weill, rares cas de Weill ayant des origines lévites.
Dans le nord de l' Alsace, il se trouvera un employé d'état-civil qui se permettra d'affubler les juifs de la commune avec des noms et des prénoms à consonance italienne: Levino, Longini, Norphuro, Philanthropos, etc....
Dans le choix d'autres patronymes, ils prendront leur nom hébraïque transformé en allemand, exemple : Benyamin deviendra Wolff. Les Nephtali deviendront, selon le cas, Hirsch, Hirtz, Cerf, Zvi ou encore Zivy, avec toutes les autres variantes possibles. D'autres encore prendront leur profession comme patronyme, par exemple : des chantres deviendront Singer (abréviation de Vorsinger), des sophers seront des Schreiber, des relieurs se transformeront en Binder, un marchand de rubans choisira de se faire appeler : Bendelmann.
Comment se fit le choix du nom à travers les familles ? Nous ne le savons pas très bien, mais il est toutefois surprenant de constater que des familles relativement dispersées géographiquement adopteront le même patronyme. Il faut donc croire qu' il y eu au préalable une profonde concertation , bien que le téléphone n'existait pas à l'époque, ni les transports en commun autres que la diligence.
CERTIFICATS de NON-USURE :
De nombreux chrétiens se plaignaient d' être victimes de l' usure pratiquée par les juifs. Il est vrai qu' auparavant, lorsque les dettes vis à vis des juifs étaient devenus trop importantes, la solution utilisée était de les expulser de la cité, de la province ou même du pays. La dette s'annulait automatiquement, puisque le juif créancier avait disparu de l' horizon. C'est ce qui explique toutes les expulsions qu'on connues nos ancêtres à travers les siècles.
De ce côté l' Alsace n' était pas en reste, la plus importante expulsion fut celle de 1349, les juifs étant accusés d'avoir empoisonné les puits, lors de la peste noire.
L' Alsace avait perdu près de 30 % de sa population à la suite de la guerre de Trente Ans (1618-1648), au point que Louis XIV - nouveau souverain - avait dû faire appel à des populations étrangères (d'Allemagne, de Suisse, d' Autriche plus de Huguenots Français) pour repeupler la province. C 'est à ce moment que de nombreux juifs rhénans vinrent aussi s' établir en Alsace et y accroître la communauté juive. Ce qui fait que les Juifs avaient pratiquement autant d'ancienneté en Alsace que les chrétiens. Ils avaient en plus la reconnaissance du souverain, car ils avaient aidés les troupes royales - par leur fournitures aux armées - à combattre l' ennemi, en l' occurrence la Maison d'Autriche.
En quoi consistait l' usure ? Comme les banques n' existaient pas à l'époque, c'était le marchand juif - essentiellement le marchand de chevaux ou de bétail - qui devait faire crédit à son client paysan lorsqu'il lui fournissait des animaux ou encore lorsqu'il revendait une terre ou une ferme. Le paysan assurait le paiement essentiellement à la fin des récoltes et plus particulièrement à la St-Martin. Lorsque la récolte était mauvaise, le paysan n' avait plus qu'un recours : ne plus payer "son juif". On retrouve aux archives des commerçants juifs qui n'étaient pas encore payés au bout de trois, voire huit ans ! Or, lorsqu' il y avait un crédit d'effectué, cela devait se faire par acte notarié sous peine que la créance ne soit pas reconnue juridiquement. Par les actes notariés on retrouve les taux d' intérêts qui étaient demandés : en général 5%.
Un taux plutôt léger à l'heure actuelle !
Devant les récriminations d'être exploités par les juifs, Napoléon 1er prendra une disposition qui a été nommé : le "Décret infâme ". En 1809, il impose à tous les juifs - et ceci aux seuls juifs - exerçant une profession commerciale ou industrielle, l' obligation d'obtenir un certificat de non-usure, afin de recevoir leur patente. Ce certificat, renouvelable chaque année, devra leur être remis par le maire de leur localité d' habitation.
Ce sera une occasion extraordinaire pour les maires d' assouvir leur supériorité sur leurs administrés juifs , voire même une possibilité de se venger contre le juif devenu trop riche ou trop important à leurs yeux. On retrouve les dossiers, cité par cité, avec les commentaires du magistrat municipal. Ainsi à Muttersholtz (Bas-Rhin) par exemple, le maire traite 95 % de ses administrés juifs d' "usuriers". 95 % des commerçants juifs de cette ville devront donc arrêter l'exercice de leur profession de marchands de bestiaux ou de boucher. De quoi vont-ils pouvoir subsister ? Pour Mutzig, qui était le siège de rabbinat des Terres de l' Évêché de Strasbourg, sept commerçants vont se voir refuser le précieux document. Les sept vont faire un recours auprès du Préfet de Strasbourg. Un autre juif, industriel, fait aussi une pétition. Il indique que son entreprise d' orfèvrerie emploie 400 (quatre cents) personnes qui vont être sans emploi si le certificat ne lui est pas accordé.
Comme dans les familles juives des fils auront reçu ce certificat de non-usure, alors que leur père ne l'aura pas obtenu, il va se créer des difficultés relationnelles. Toutefois, comme les personnes qui auront été écartées d'une obtention de patente ne voudront pas mourir de faim, il ne leur restera plus qu' à exercer leur activité professionnelle sans payer leur patente.
L'animosité des maires, contre leurs administrés juifs du Bas-Rhin, sera tellement importante que le ministre des Finances de l' Empereur - le Baron Louis - s' adresse au Préfet pour avoir des explications sur la chute importante des rentrées d' impôts. Le préfet transmet au président de la Chambre de Commerce qui avoue que de très nombreux Maires ont refusé les "certificats de non-usure" par vengeance personnelle, bien que l' usure n' était pas avérée. Cette obligation de certificat sera supprimée, puisque trop coûteuse en pertes fiscales pour l'Empire.
SERVICE MILITAIRE :
A l'époque napoléonienne on n'était incorporé dans les armées que si on avait tiré un "mauvais numéro" lors de la conscription. Chaque appelé en puissance devait tirer un numéro, genre de loto, dont certains étaient dispensés de service militaire et d' autres devaient l'effectuer. Le "mauvais numéro" était celui qui vous obligeait d'aller à l'armée, le "bon numéro" vous en dispensait.
Par contre quand on avait tiré le "mauvais numéro" et lorsqu' on avait des moyens financiers relativement importants, il était possible de s'acheter un remplaçant, c'est à dire se faire remplacer contre monnaie sonnante et trébuchante par un conscrit dispensé du service armé - ayant tiré un "bon numéro" l'exemptant de service. Ceci à condition que le remplaçant fut dans le besoin, ou veuille guerroyer.
Ce procédé de remplacement était courant et les classes plus aisées en profitaient pour que leurs enfants n'aient pas à participer aux guerres de l' Empire. Ceci était la règle générale.
Toutefois, il était interdit aux juifs malchanceux de se faire remplacer ; ils devaient partir à la guerre . Finalement après de nombreuses demandes pour bénéficier des mêmes conditions que leurs concitoyens, et par mesure disons de "bienveillance", Napoléon 1er accepta que les conscrits juifs puissent se faire remplacer, à une seule condition : que le remplaçant fut juif !
On voit ainsi, dans les exemples qui précèdent, que Napoléon 1er, bien qu'originaire d' une région où les Juifs n' avaient jamais vécu, s'acclimata très rapidement à toutes les récriminations populaires contre les Juifs.
00:10 Écrit par justitia & veritas dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
Facebook |
3 Autres analyses
3.1 http://judaisme.sdv.fr/histoire/historiq/napo/napoleon.htm
3.1.1 NAPOLEON et les JUIFS de l' EMPIRE
par Francis WEILL
Pour nos coreligionnaires, Napoléon 1er a été un grand Empereur, très souvent comparé au Messie
Nous savons tous que Napoléon est à l'origine de la convocation - en 1807 - du Grand Sanhédrîn qui a conduit à la création du Consistoire Central des Israélites de l' Empire, donc au-delà du simple territoire de la France contemporaine. Cette création devait conduire à l'organisation administrative des Juifs, afin d'avoir un meilleur contrôle sur eux et surtout assurer leur soumission à l' Empereur et à sa famille, puisque plusieurs frères et beaux-frères régnaient sur différents pays d' Europe. Je ne reviendrai pas sur l' organisation administrative du judaïsme, en général elle est assez connue de tous et n'a peu changée depuis sa mise en place.
Par contre, ce que nos coreligionnaires savent moins c'est que Napoléon 1er ne s'est pas arrêté à cette seule organisation. D' autres mesures avaient été prises par lui, certaines se perpétuent encore de nos jours, d'autres ont disparues.
PRISE de NOMS des JUIFS :
Par le Décret de Bayonne du 28 juillet 1808, Napoléon imposa à tous les juifs de l' Empire de prendre un " nom définitif " !
Les Juifs étaient accusés d'avoir des noms changeants à chaque génération, ce qui ne permettait pas de retrouver des gens et encore moins de fixer les liens de parentés à l' intérieur d' une même famille et entre descendants et ascendants. En plus, il était interdit de prendre des noms hébraïques en tant que patronymes, mais également comme prénoms. Cependant on constatera que cette interdiction ne sera pas respectée. Les patronymes que les Juifs d' Europe occidental portent de nos jours ont ainsi été pris de façon définitive en 1808. De nombreux pays d' Europe, au-delà de l' Empire, prendront la même décision par la suite.
Bien que les Juifs d' Alsace aient été plus spécialement visés, puisqu' ils représentaient la moitié de la population juive de France, il était faux de prétendre qu' ils n' avaient pas de noms de famille. Les : Bloch, Dreyfuss, Kahn, Lévy, Weill, etc... avaient bien un nom de famille en usage depuis des siècles , mais comme en général ils étaient assimilés à des parias on ne les connaissaient que sous leur sobriquet ou leur prénom, si ce n'est sous le prénom du père associé à celui du fils ou inversement. Là, nos compatriotes chrétiens d' Alsace étaient encore aimables, car trop souvent on connaissait nos coreligionnaires sous leur prénom complété par "Judt ", par exemple : der Judt Leibele (le juif Yehouda). En recherchant des actes notariés d' avant 1808, on retrouve dans les index des registres de notaires: un prénom hébraïque complété par "Judt".
Or, en recherchant l'acte lui-même, on constate que la signature apposée en fin d' acte précise le prénom suivi du nom de famille, d'autant moins sujet à caution que cette signature est écrite en caractères latins, éventuellement en gothique. Lorsque le juif en question est moins lettré, sa signature est en caractères hébraïques où le patronyme apparaît entièrement et souvent suivi par le lieu d'habitation (mi.....) .
Donc, en 1808, les Juifs d' Alsace feront enregistrer les patronymes qu' ils avaient depuis longtemps, et ceux dont le patronyme indiquait le lieu d' origine de leur ancêtre le plus lointain conserveront ce nom. Par exemple : Worms ou Wormser . Dans d' autres cas, certains profiteront de l' occasion pour changer de nom de familles. Le plus connu est le cas de Wintzenheim (Haut-Rhin) où il y avait de très nombreux Lévy. Les détenteurs de ce nom se sépareront en : Lévy pour une part, en Meyer ou en Epstein. Comment firent-ils pour choisir ces noms ? Nous n' en savons rien, mais on constate qu' il existait des Epstein en Europe de l'Est et que ceux-ci étaient aussi des Lévy ! Hégenheim se distinguera aussi par des choix assez particulier pour cacher les origines lévites. On connaît aussi d' autres exemples de changement : des Lévy qui deviendront des Weill, rares cas de Weill ayant des origines lévites.
Dans le nord de l' Alsace, il se trouvera un employé d'état-civil qui se permettra d'affubler les juifs de la commune avec des noms et des prénoms à consonance italienne: Levino, Longini, Norphuro, Philanthropos, etc....
Dans le choix d'autres patronymes, ils prendront leur nom hébraïque transformé en allemand, exemple : Benyamin deviendra Wolff. Les Nephtali deviendront, selon le cas, Hirsch, Hirtz, Cerf, Zvi ou encore Zivy, avec toutes les autres variantes possibles. D'autres encore prendront leur profession comme patronyme, par exemple : des chantres deviendront Singer (abréviation de Vorsinger), des sophers seront des Schreiber, des relieurs se transformeront en Binder, un marchand de rubans choisira de se faire appeler : Bendelmann.
Comment se fit le choix du nom à travers les familles ? Nous ne le savons pas très bien, mais il est toutefois surprenant de constater que des familles relativement dispersées géographiquement adopteront le même patronyme. Il faut donc croire qu' il y eu au préalable une profonde concertation , bien que le téléphone n'existait pas à l'époque, ni les transports en commun autres que la diligence.
CERTIFICATS de NON-USURE :
De nombreux chrétiens se plaignaient d' être victimes de l' usure pratiquée par les juifs. Il est vrai qu' auparavant, lorsque les dettes vis à vis des juifs étaient devenus trop importantes, la solution utilisée était de les expulser de la cité, de la province ou même du pays. La dette s'annulait automatiquement, puisque le juif créancier avait disparu de l' horizon. C'est ce qui explique toutes les expulsions qu'on connues nos ancêtres à travers les siècles.
De ce côté l' Alsace n' était pas en reste, la plus importante expulsion fut celle de 1349, les juifs étant accusés d'avoir empoisonné les puits, lors de la peste noire.
L' Alsace avait perdu près de 30 % de sa population à la suite de la guerre de Trente Ans (1618-1648), au point que Louis XIV - nouveau souverain - avait dû faire appel à des populations étrangères (d'Allemagne, de Suisse, d' Autriche plus de Huguenots Français) pour repeupler la province. C 'est à ce moment que de nombreux juifs rhénans vinrent aussi s' établir en Alsace et y accroître la communauté juive. Ce qui fait que les Juifs avaient pratiquement autant d'ancienneté en Alsace que les chrétiens. Ils avaient en plus la reconnaissance du souverain, car ils avaient aidés les troupes royales - par leur fournitures aux armées - à combattre l' ennemi, en l' occurrence la Maison d'Autriche.
En quoi consistait l' usure ? Comme les banques n' existaient pas à l'époque, c'était le marchand juif - essentiellement le marchand de chevaux ou de bétail - qui devait faire crédit à son client paysan lorsqu'il lui fournissait des animaux ou encore lorsqu'il revendait une terre ou une ferme. Le paysan assurait le paiement essentiellement à la fin des récoltes et plus particulièrement à la St-Martin. Lorsque la récolte était mauvaise, le paysan n' avait plus qu'un recours : ne plus payer "son juif". On retrouve aux archives des commerçants juifs qui n'étaient pas encore payés au bout de trois, voire huit ans ! Or, lorsqu' il y avait un crédit d'effectué, cela devait se faire par acte notarié sous peine que la créance ne soit pas reconnue juridiquement. Par les actes notariés on retrouve les taux d' intérêts qui étaient demandés : en général 5%.
Un taux plutôt léger à l'heure actuelle !
Devant les récriminations d'être exploités par les juifs, Napoléon 1er prendra une disposition qui a été nommé : le "Décret infâme ". En 1809, il impose à tous les juifs - et ceci aux seuls juifs - exerçant une profession commerciale ou industrielle, l' obligation d'obtenir un certificat de non-usure, afin de recevoir leur patente. Ce certificat, renouvelable chaque année, devra leur être remis par le maire de leur localité d' habitation.
Ce sera une occasion extraordinaire pour les maires d' assouvir leur supériorité sur leurs administrés juifs , voire même une possibilité de se venger contre le juif devenu trop riche ou trop important à leurs yeux. On retrouve les dossiers, cité par cité, avec les commentaires du magistrat municipal. Ainsi à Muttersholtz (Bas-Rhin) par exemple, le maire traite 95 % de ses administrés juifs d' "usuriers". 95 % des commerçants juifs de cette ville devront donc arrêter l'exercice de leur profession de marchands de bestiaux ou de boucher. De quoi vont-ils pouvoir subsister ? Pour Mutzig, qui était le siège de rabbinat des Terres de l' Évêché de Strasbourg, sept commerçants vont se voir refuser le précieux document. Les sept vont faire un recours auprès du Préfet de Strasbourg. Un autre juif, industriel, fait aussi une pétition. Il indique que son entreprise d' orfèvrerie emploie 400 (quatre cents) personnes qui vont être sans emploi si le certificat ne lui est pas accordé.
Comme dans les familles juives des fils auront reçu ce certificat de non-usure, alors que leur père ne l'aura pas obtenu, il va se créer des difficultés relationnelles. Toutefois, comme les personnes qui auront été écartées d'une obtention de patente ne voudront pas mourir de faim, il ne leur restera plus qu' à exercer leur activité professionnelle sans payer leur patente.
L'animosité des maires, contre leurs administrés juifs du Bas-Rhin, sera tellement importante que le ministre des Finances de l' Empereur - le Baron Louis - s' adresse au Préfet pour avoir des explications sur la chute importante des rentrées d' impôts. Le préfet transmet au président de la Chambre de Commerce qui avoue que de très nombreux Maires ont refusé les "certificats de non-usure" par vengeance personnelle, bien que l' usure n' était pas avérée. Cette obligation de certificat sera supprimée, puisque trop coûteuse en pertes fiscales pour l'Empire.
SERVICE MILITAIRE :
A l'époque napoléonienne on n'était incorporé dans les armées que si on avait tiré un "mauvais numéro" lors de la conscription. Chaque appelé en puissance devait tirer un numéro, genre de loto, dont certains étaient dispensés de service militaire et d' autres devaient l'effectuer. Le "mauvais numéro" était celui qui vous obligeait d'aller à l'armée, le "bon numéro" vous en dispensait.
Par contre quand on avait tiré le "mauvais numéro" et lorsqu' on avait des moyens financiers relativement importants, il était possible de s'acheter un remplaçant, c'est à dire se faire remplacer contre monnaie sonnante et trébuchante par un conscrit dispensé du service armé - ayant tiré un "bon numéro" l'exemptant de service. Ceci à condition que le remplaçant fut dans le besoin, ou veuille guerroyer.
Ce procédé de remplacement était courant et les classes plus aisées en profitaient pour que leurs enfants n'aient pas à participer aux guerres de l' Empire. Ceci était la règle générale.
Toutefois, il était interdit aux juifs malchanceux de se faire remplacer ; ils devaient partir à la guerre . Finalement après de nombreuses demandes pour bénéficier des mêmes conditions que leurs concitoyens, et par mesure disons de "bienveillance", Napoléon 1er accepta que les conscrits juifs puissent se faire remplacer, à une seule condition : que le remplaçant fut juif !
On voit ainsi, dans les exemples qui précèdent, que Napoléon 1er, bien qu'originaire d' une région où les Juifs n' avaient jamais vécu, s'acclimata très rapidement à toutes les récriminations populaires contre les Juifs.
00:10 Écrit par justitia & veritas dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
Facebook |
3.1.2 LES JUIFS D’ALSACE SOUS L’EMPIRE
Par Moché CATANE
(Extrait d’une thèse consacrée par l’auteur aux Juifs d’Alsace)
A la veille de la Révolution, l’Alsace comptait 20 à 25 000 Juifs répartis dans 200 villages et bourgades. C’était sans doute la population la plus misérable de France; sauf une poignée d’industriels et fournisseurs des armées, ils vivaient au jour le jour de petit commerce, colportage et prêts d’argent. La situation s’était un peu améliorée au point de vue légal grâce aux ordonnances de 1784; mais ils auraient été condamnés à végéter longtemps dans l’ignorance et la pauvreté si l’Empire n’avait entrepris d’accélérer leur évolution par des mesures autoritaires. En l’espace d’une génération une communauté de parias était intégrée civiquement à la société française.
Le 26 août 1789, la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen affirmait que nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public (article X), et, après une lutte acharnée, il avait été décidé définitivement, le 27 septembre 1791, de faire bénéficier tous les Juifs de France de la citoyenneté. Toutefois, la théorie devance souvent la pratique ; et c’est ce qui se passa, notamment là où l’admission des Juifs dans la société n’était pas seulement une affaire de principe, mais un élément de la vie quotidienne, en tout premier lieu en Alsace et en Lorraine, où un abîme sépara pendant quelques années l’égalité proclamée de la situation réelle.
Cet abîme apparut dans toute son ampleur quinze ans plus tard, lorsque Napoléon 1er entreprit, par le décret du 17 mars 1808, de réduire les droits des Juifs, sous les réclamations incessantes de la population alsacienne et de ses porte-paroles contre les Israélites, et surtout contre les agissements de ceux d’entre eux qui exerçaient le prêt à intérêt. Malgré tout ce qui a été écrit contre cette mesure arbitraire et malgré le fait qu’elle est incontestablement contraire aux principes de la démocratie, elle avait des aspects et elle eut des effets bienfaisants. En imposant des restrictions draconiennes à une partie des citoyens en raison de leur appartenance ethnico-religieuse, elle voulait les défaire de certaines habitudes acquises, nuisibles à eux-mêmes autant qu’à autrui. Bonaparte avait l’esprit unificateur et n’hésitait pas à forcer les structures qui y résistaient. Mais, du moins en ce qui concerne la place des Israélites dans la société française, c’est, sous le rapport de l’avenir, un service que l’empereur a rendu aux Juifs.
Le seul argument qu’on peut valablement opposer à ces considérations, c’est que sans coercition, la même évolution se serait produite tout de même. La question reste alors de savoir si le gain d’une génération valait les vexations subies. Nous penchons pour l’affirmative. Toujours est-il que cet acte impérial mit durement à l’épreuve le statut nouveau et fragile des Juifs de France. En confiant aux conseils des villages où habitaient la plupart des Israélites en Alsace, le droit de décider qui obtiendrait l’autorisation de s’adonner au commerce, les autorités fournissaient l’occasion d’exprimer toutes sortes d’opinions et de sentiments. C’est en effet ce que nous révèlent les dossiers des patentes du département du Bas-Rhin.
Les préjugés à l’égard des Juifs se manifestent évidemment un peu partout, soit pour des raisons d’intérêt — pour se débarrasser de concurrents gênants — soit par conviction plus ou moins sincère de l’infériorité des Juifs, conviction si répandue dans le monde chrétien et apparemment justifiée par les dehors souvent sauvages et insolites de nos ancêtres à cette époque. Toutes les accusations classiques contre la «race maudite», sa paresse, sa cupidité, sa fourberie, figurent en bonne place dans les observations des conseils municipaux (1).
La protection de la Loi assurée à tous les Français
Par contre, nous avons de nombreuses preuves de l’existence d’une tendance opposée chez un nombre appréciable de non-Juifs. L’expression la plus marquante de cette attitude se trouve dans les lettres circulaires des «magistrats de sûreté», juges affectés à la direction de la police, et notamment de celui de l’arrondissement de Strasbourg, Loyson. Ce dernier, dans sa circulaire imprimée du 1er juillet 1808, adressée à tous les juges de paix, officiers de polices. maires adjoints, etc., expose sa position sans la moindre équivoque dans les termes suivants «M. le Procureur général en la Cour de Justice criminelle du département du Bas-Rhin, informé que dans quelques communes du ressort on s’appuie sur le décret impérial du 17 mars dernier pour exercer des vexations contre les sectaires de la loi mosaïque, me charge de prendre toutes les mesures nécessaires pour neutraliser une pareille malveillance et atteindre ceux qui, abusant des dispositions bienfaisantes dont le seul but est de réprimer l’usure et de réparer en partie les maux qu’elle a causés, se permettent d’attenter à la sûreté individuelle que la loi assure à chaque sujet de l’Empire... Lors même qu’un Juif n’obtiendrait pas la patente que l’article 7 du décret lui rend indispensable pour continuer son commerce, il ne perd point par là son droit à la protection que la loi assure à tout Français... »
Répondant à la même invitation du Procureur général, le magistrat de sûreté de l’arrondissement de Sélestat, Beaudel, écrit dans sa circulaire « S’il était vrai (comme M. le Procureur général me fait l’honneur de marquer l’avoir appris avec inquiétude) que l’exécution du décret impérial du 17 mars dernier ait dans quelques communes de cet arrondissement été le prétexte de certaines menaces et vexations contre les Juifs, je vous prie de me faire parvenir de suite les procès-verbaux que vous avez dû dresser ou que vous dresserez dans la suite contre les ennemis de l’ordre qui ont osé ou oseraient sous quelque prétexte que ce soit, se permettre de le troubler.
Si l’ignorance ou la méchanceté avaient insinué que les sectaires de la loi de Moïse pouvaient plus impunément être molestés que tout autre citoyen, empressez-vous de détruire cette impression aussi absurde en répondant que les Juifs n’ont pas plus cessé que nous d’être citoyens français et sous la sauvegarde des mêmes lois. Celle du 17 mars dernier, loin d’autoriser le moindre genre d’oppression contre les Juifs, montre, au contraire, la bienfaisante intention de notre auguste Empereur d’amener cette portion de son peuple à un sort meilleur.
Quant à nous, Messieurs, nous ne devons jamais faire attention à l’espèce de religion que professe celui qui réclame justice, nous la devons également et en vertu des mêmes lois provoquer pour tous, et accorder même dans nos fonctions d’officiers de police judiciaire une protection encore plus spéciale à ceux de nos concitoyens qui se trouveraient dans des conditions à en avoir momentanément un besoin plus particulier.»
Rigueur et libéralisme des Municipalités
Nous possédons aussi de remarquables témoignages de considérations pour les Juifs de la part de membres de conseils municipaux.
L’un des plus impressionnants est constitué par les observations du maire de Sarre-Union, Petermann, au bas de la liste des Israélites proposés pour la patente. En voici la teneur :
«Le conseil municipal a voté eu faveur de 16 Juifs, dont 6 encore garçons. En général, on ne peut rien dire ny contre les uns ny contre les autres parce que leur fortune ne leur permettrait pas de faire un commerce brillant, et que tous ont de la peine à vivre, mais le conseil municipal a donné l’exclusion à 18 autres plus fortunés. Le Sieur Maire ne connaît pas les motifs secrets qui ont décidé la majorité, mais il croit que dans le nombre l’on aurait pu accorder des patentes à (ici, le nom de 13 Juifs). Ceux-ci n’ont pas contre eux la généralité de l’opinion publique. Quant à (ici, le nom de 5 Juifs), ceux-ci sont tarés et prévenus d’usure.
Mais en partant du principe général émis par plusieurs membres que, puisque Sa Majesté Impériale a accordé un délai de dix ans pour la conversion (2) des Juifs, le conseil municipal aurait dû au moins voter pour un an en faveur de tous (ceux-ci) indistinctement. Alors connaissant la conduite que les uns et les autres auraient tenu pendant cette année, il aurait pu à la prochaine séance se décider en connaissance de cause, et alors refuser la patente à celui qui aurait abusé de celle qui pour la première fois lui aurait été accordée. Le Sieur Maire observe au surplus qu’il est dans l’intérêt de la ville de favoriser le marché aux bestiaux qui s’y tient de quinzaine en quinzaine. Il n’est fréquenté que par des Juifs, les uns amenant des bestiaux, les autres les achetant et les transportant dans l’intérieur du département. Les Juifs de Sarre-Union qui, avant le décret du 30 mai 1806, faisaient le commerce d’argent se sont adonnés du (sic) depuis au commerce des bestiaux. Ils cherchent leurs chevaux dans les Ardennes et audelà, ils nourrissent le marché et en vivent. Si donc on leur refuse la patente, alors le marché n’étant plus approvisionné tombera et avec lui la fortune de la plus grande partie de nos cabaretiers, et conséquemment l’estroi municipal. Cette perte ne sera pas la seule, le boucher, le boulanger, le sellier, le tanneur, etc., y seront privés des approvisionnements que l’on faisait chez eux et ainsi l’industrie générale de la ville sera réduite de moitié. Si à ces considérations l’on ajoute que les Juifs sont hommes et pères de famille, Monsieur le Préfet, convaincu que l’Etat qui les a accueillis leur doit cette protection, permettra au Sieur Maire d’émettre le voeu d’accorder des patentes pour la première année à tous les Juifs indistinctement, sauf au bout de l’année à les refuser à ceux qui se seraient rendus indignes de ces principes philanthropiques.»
De même, le maire de Marmoutier (Mauremünster), ajoute au bas de la liste des patentés :
« Le soussigné... est entièrement d’avis que les 23 Juifs portés (sur la liste des Juifs proposés pour l’admission à la patente) en sont dignes, mais qu’encore, parmi les 17 déclarants auxquels on a refusé les certificats, il se trouve douze à quinze qui sont chargés d’enfants et qui n’auront aucun moyen de s’entretenir ; qui, depuis qu’ils sont instruits de refus viennent d’un moment à l’autre à la mairie, tantôt avec leurs vieux père et mère, tantôt avec leurs enfants à pleurer, à crier et à lamenter, parce qu’ils voyent le premier juillet comme leur premier jour sans pain.
Le soussigné croit que c’est un devoir de l’humanité de faire ces observations »
Le conseil municipal du chef-lieu fit preuve aussi dans cette affaire, sinon de sympathie pour les Juifs — nous en sommes loin, et cela n’a pas lieu de nous étonner, si nous nous souvenons de la politique constamment hostile de la municipalité strasbourgeoise depuis l’affaire de l’autorisation de séjour de Cerf Berr à la fin de l’Ancien Régime et pendant toute l’époque révolutionnaire — du moins de respect pour les droits de l’homme à leur égard. Cela ressort clairement du préambule qui figure en tête de la décision d’accorder la patente à certains Israélites de la ville, du 28 juin 1808, et de nouveau dans le préambule de la liste complémentaire du 12 mai 1809.
Dans le premier de ces textes, on lit notamment :
«Le conseil municipal, pénétré de l’importance de l’opération qui lui est déléguée, laquelle sortant du cercle de mes attributions ordinaires le constitue dans les fonctions délicates de jury moral et politique à la fois, considérant que dans le travail dont il est chargé il cherchera à remplir dignement les vues du gouvernement, qui sont de réprimer la corruption et le vice opiniâtre, mais qui sont aussi d’encourager ceux des Juifs qui, sous l’influence de sa protection et des progrès de la civilisation, ont ouvert les yeux à la dignité de citoyen et ont consacré à l’avantage de la société et des moeurs leurs travaux, leur industrie et leur fortune ; qu’en établissant cette distinction en leur faveur, il croit agir avec l’impartialité rigoureuse dont le gouvernement lui-même a donné l’exemple dans son décret impérial, où il a honorablement classé les Juifs de Paris, de Bordeaux et autres lieux... ; et qu’il doit croire, de son côté, que les Juifs de Strasbourg ne tarderont pas à se rendre dignes, à leur tour, de la même exception.», etc.
Les directives préfectorales
Dans le deuxième de ces textes, le conseil réforme favorablement, à titre provisoire pour un an, une décision antérieure à l’égard de quelques candidats, considérant «que les nouveaux renseignements puisés sur leur compte... sont généralement plus en leur faveur aujourd’hui ; qu’il en résulte dès lors la preuve que la mesure sage adoptée par le gouvernement atteint successivement son but qui était de les arracher à des habitudes vicieuses et nuisibles et de les rapprocher de plus en plus de la civilisation moderne» (3).
Cependant, ce ne sont pas toujours les maires qui sont plus tolérants que les autres membres des conseils municipaux. Ainsi, à Balbronn, le conseil avait décidé, le 4 juillet 1808, d’accorder le «certificat de non-usure» à tous les Juifs de la localité, et c’est le maire et son adjoint qui s’y opposent. Toutefois, ils reconnaissent eux-mêmes, à la fin de leur protestation, qu’il ne convient pas d’enlever aux Juifs le pain de la bouche, si bien que leur opposition est peut-être plus théorique que pratique.
Des différences assez nettes subsistent d’un individu à l’autre, même entre deux hauts fonctionnaires, comme le sous-préfet de Sélestat et celui de Saverne. On le voit en comparant les rapports de l’un et de l’autre sur les réclamations nombreuses et justifiées qu’avaient soulevées les arrêts non motivés de plusieurs conseils municipaux. Alors que Reyss, le sous-préfet de Saverne, déconseille vivement d’examiner de trop près les décisions des autorités locales, ce qui d’après lui causerait trop de complications, Cunier, son collègue de Sélestat, tient absolument à sauvegarder la justice.
Il avait adressé au préfet dès le 1er juillet 1808 un rapport circonstancié précédé par des considérations de style ampoulé sur la grandeur de l’impérial législateur et sur les tribulations du peuple d’Israël au cours des âges. Au sujet des Juifs dont les requêtes sont repoussées en bloc, il s’exprimait en ces termes :
«Ceux qui composent cette dernière classe se trouvent dans la position la plus cruelle. Des habitudes de toute la vie ne se changent pas en un instant, des hommes qui ont existé pendant bien des années que dans l’exercice d’une industrie, d’un commerce ou d’une profession, qui ne possèdent aucune propriété rurale, ne deviennent pas en un jour des agriculteurs et des journaliers. Un grand nombre de familles voyant tarir en un moment la source qui les alimentait, mis aux prises avec les plus pressants besoins, l’Administration ne les verrait-elle pas avec inquiétude placés entre le désespoir et le crime ? »
Cunier propose en conséquence d’envoyer sur place des enquêteurs pour tirer au clair les cas contestés. Le préfet se rangea au second avis. Les consignes qu’il donne sont sans équivoque : il s’impose de juger chaque individu à part, et il ne faut lui refuser le certificat qu’en spécifiant les griefs qui sont élevés contre lui. Bien plus, ces griefs seront communiqués à l’intéressé, et il lui sera loisible d’y répliquer. Le dossier ainsi constitué sera déféré au préfet, qui décidera souverainement. Jusque-là, l’autorisation d’exercer son commerce sera rendue provisoire à l’appelant.
Il ne faut donc pas s’étonner de constater que plusieurs conseils municipaux, comme ceux de Dauendorf et de Mutzig, après avoir refusé en bloc toutes les patentes aux Juifs et s’être faits réprimander pour ce fait, aient fait complètement volte-face et accordé, au cours d’une nouvelle délibération, l’autorisation à tous les candidats.
De même, en 1812, en marge d’une pétition de quatre Juifs de Soultz-sous-Forêts, qui demandaient vainement la patente depuis 1808, le préfet écrivait :
«Si le conseil municipal persiste dans son refus, il devra le motiver, autrement, je passerai outre. Ici tout arbitraire serait forfaiture.»
Dans quelle proportion les municipalités ont-elles répondu aux demandes d’une façon positive? Nous connaissons les chiffres de l’année 1809 grâce au Document Consistorial, qui fournit les indications suivantes :
Chefs de famille3 073
Inutile d’ajouter quoi que ce soit,
le tableau est d’une clarté aveuglante
N’ont pas fait la demande1 087
Ont obtenu la patente1 477
Ne l’ont pas obtenue169
3.2
http://rh19.revues.org/document1872.html
2007-35 / La Restauration revisitée - Les formes de la protestation - Une histoire de l'Etat
Nicolas Lyon-Caen
Pierre Birnbaum, L’Aigle et la Synagogue. Napoléon, les Juifs et l’État, Paris, Fayard, 2007, 294 p. ISBN : 978-2-213-63211-7. 22 euros.
Pierre Birnbaum prend pour objet les deux assemblées des juifs de l’Empire convoquées par Napoléon, celle des notables (de juillet 1806 à avril 1807), puis le Grand Sanhédrin (du 4 février au 9 mars 1807). Il s’attache également aux différentes mesures visant les juifs et le culte juif prises avant et après elles, le décret de mai 1806 portant convocation de l’assemblée et moratoire des créances détenues par les juifs, et celui de mars 1808 (surnommé décret infâme) confirmant ces mesures et restreignant en outre les libertés et déplacements d’une partie des juifs, auxquels est aussi refusée la possibilité du remplacement au service militaire. Elles sont insérées entre des analyses historiographiques traitant de la mémoire de ces assemblées. Pierre Birnbaum envisage entre autres l’image de la lutte perdue de Napoléon contre les juifs dans l’antisémitisme français et la place de l’événement à diverses étapes de l’histoire du judaïsme français. Immédiatement et diversement discuté au sein du monde juif, comme en témoignent certains contes brodés autour des conséquences du décret infâme, le Sanhédrin ne cesse d’alimenter la polémique. De ce survol un peu rapide se détache le commentaire de la réception de la thèse de Robert Anchel soutenue en 1928. Son travail consacré à Napoléon et les Juifs avait alors mis à jour l’essentiel des sources mais avait surtout fortement critiqué l’attitude de l’empereur. Albert Mathiez, son directeur, pourtant sensibilisé à cet objet au cours de sa vie scientifique, émit de fortes critiques à l’encontre du texte, précisément sur le traitement de Napoléon, s’autorisant même des attaques à l’encontre des origines juives de l’archiviste devenu sous sa plume le « vengeur » de « la race des persécutés ».
Reprenant les analyses d’Anchel et citant abondamment ses sources, Pierre Birnbaum propose cependant une lecture assez neuve du déroulement du Sanhédrin. Le contexte religieux qu’il restitue est moins celui de la réorganisation des cultes de 1801-1802 que celui de l’affirmation, au lendemain du sacre, du caractère catholique du pouvoir et de son « prince chrétien » vers 1806-1808, – affirmation manifestée notamment par la création de la saint Napoléon le 15 août et l’élaboration du catéchisme impérial. Il pointe encore l’hostilité foncière évidente de Napoléon et de quelques proches envers les juifs, tout particulièrement le conseiller d’État Mathieu Molé, un des principaux interlocuteurs des assemblées, peut-être nourri par une image dévalorisante du juif comme oriental (mais les preuves directes manquent). Elle s’inscrit surtout dans le contexte intellectuel d’une polémique ouverte au début de 1806 par des écrits de Bonald et de Poujol dénonçant l’emprise de l’usure juive sur l’Alsace. De fait, du point de vue de Napoléon, la réunion est organisée pour remédier aux problèmes spécifiques posés par les juifs. Cette hostilité transpire des questionnaires soumis aux assemblées, ouvertement méprisants et remettant directement en cause la citoyenneté des Français juifs. Or, et c’est là la ligne de force du livre, Pierre Birnbaum souligne la résistance courageuse des notables et des rabbins qui réaffirment l’héritage de l’émancipation : ils sont déjà français et citoyens et personne ne peut revenir sur les acquis de l’émancipation dont témoigne leur participation à la conscription. L’acharnement d’une bonne partie d’entre eux les conduit donc à argumenter sur le plan du droit commun de la nation en même temps que s’élaborent aussi des réponses halakhiques articulées sur le principe dina de malkhuta dina (la loi du pays est la loi). L’approche permet ainsi de renouveler une analyse encore tributaire des débats opposant l’assimilation au particularisme, la trahison à la fidélité, et dénonçant la responsabilité du Sanhédrin dans la sclérose intellectuelle du judaïsme occidental. Pierre Birnbaum souligne réciproquement la non moins forte résistance de l’appareil d’État aux projets de l’empereur, appuyée sur des arguments tout à fait similaires. Les membres du conseil d’État n’hésitent pas, à une quasi-unanimité, – Beugnot et Regnaud de St-Jean d’Angely en tête –, à juger les mesures de l’empereur illégales et à exprimer leur indéfectible attachement aux principes universalistes de la Révolution. Revendiquant non seulement l’égalité civile entre tous les citoyens mais encore la liberté des cultes, ils refusent obstinément de distinguer des classes parmi les citoyens. À l’unisson, la plupart des préfets chargés de mettre en place les consistoires et les mesures restreignant les déplacements et activités des juifs n’hésitent pas de leur côté à plaider la cause de leurs administrés auprès du pouvoir.
C’est à cette aune exigeante que Pierre Birnbaum exprime un constat désabusé sur le retour au langage du paternalisme dominateur de l’Ancien Régime pendant et après l’assemblée. Fleurissant dans les louanges flagorneuses décernées à Napoléon et aux Bourbon restaurés, il révèle pourtant probablement moins une lâcheté politique que les ambiguïtés inhérentes à la reconnaissance des identités collectives au sein du monde démocratique à la française. L’organisation des assemblées et le décorum typiquement impérial dont elles s’accompagnent exercent une indéniable séduction sur les participants, même les plus libéraux. C’est qu’elle met en valeur les juifs en tant que nation soudain portée à la lumière et « régénérée » sous l’aile de l’Aigle. La proximité au pouvoir voulue par la résurrection d’une institution immémoriale transforme les juifs en un corps doté d’une dignité et d’un rang dans l’État, une reconnaissance dans l’inégalité. L’évocation de la commémoration officielle du 190e anniversaire du Sanhédrin qui ouvre et clôt l’ouvrage traduit bien ce sentiment de partage, ressenti semble-t-il par Pierre Birnbaum, entre la douceur de l’inclusion communautaire et l’agacement du citoyen épris de laïcité.
Pour citer cette recension
Nicolas Lyon-Caen, «Pierre Birnbaum, L’Aigle et la Synagogue. Napoléon, les Juifs et l’État, Paris, Fayard, 2007, 294 p. ISBN : 978-2-213-63211-7. 22 euros.», Revue d'histoire du XIXe siècle, 2007-35, La Restauration revisitée - Les formes de la protestation - Une histoire de l'Etat , [En ligne], mis en ligne le 3 janvier 2008. URL : http://rh19.revues.org/document1872.html. Consulté le 1 juin 2008.
3.3 http://www.lamed.fr/judaisme/Histoire/1417.asp
par le Rabin Ken SPIRO
L’âge de la Raison a donné aux Juifs les droits civils, mais l’accent qu’elle mettait sur une société sans Dieu a entraîné des conséquences dramatiques.
Le milieu du XVIIème siècle a marqué la fin de la Renaissance. La nouvelle idéologie qui a émergé à sa suite et qui s'est inscrite dans ce que l'on a appelé le " siècle des Lumières " continue aujourd'hui encore d'imprégner dans une vaste mesure le monde occidental. Nous devons comprendre cette idéologie et le rapport qu'a entretenu avec elle le peuple juif afin de tenter de rendre intelligible ce qu'il adviendra après dans notre histoire.
Le siècle des " Lumières " (1650 1850) a été caractérisé par des percées réalisées par les systèmes de pensée en s'éloignant de la religion et en se tournant de plus en plus vers la laïcité, l'humanisme, l'individualisme, le rationalisme et le nationalisme.
De tous ces derniers concepts, c'est surtout le rationalisme qui a défini le siècle des " Lumières ", que l'on a aussi appelé " l'âge de la Raison ".
Nous avons vu précédemment que le Moyen Age a été dominé par l'Eglise et par l'idée de l'omniprésence de Dieu. Après lui est venue la Renaissance, avec la primauté accordée à l'homme et l'accent mis sur les arts et les connaissances issues de la culture classique. Les " Lumières " ont poussé plus loin encore la suprématie de l'être humain, en insistant sur son intelligence, sur la pensée rationnelle et sur les sciences empiriques. Avec elles, tout s'est concentré sur l'individu.
Le siècle des " Lumières " a été à l'origine de beaucoup d'idées et d'institutions positives : la démocratie libérale, la révolution scientifique, l'industrialisation. Mais cette importance accordée à l'individu a aussi conduit à des remises en question de certaines institutions fondamentales du monde occidental, et notamment la religion. Celle ci a été considérée par les penseurs du siècle des " Lumières " comme un échec intellectuel qui a été évincé par l'aptitude de la science à expliquer l'inexplicable. C'est ainsi qu'une culture profane a commencé d'émerger comme une très puissante alternative à la religion. L'idée d'un monde sans Dieu prit la racine dans le monde occidental avec de grandes implications tant pour l'Europe que pour le peuple juif.
Si curieux que cela paraisse, moins le monde occidental devenait religieux, mieux il traitait les Juifs. Les fanatiques chrétiens tuaient des Juifs pour les diverses raisons que nous avons vues. Les sécularistes, en revanche, n'avaient aucune raison de les imiter, car les différences dans les appartenances religieuses ne présentaient pour eux aucune importance. Ce qui comptait le plus pour eux, c'était l'identité nationale bien plus que l'identité religieuse.
En même temps que celui de la laïcité, le siècle des " Lumières " a répandu le concept de l'individualisme : Chaque personne prise isolément a de la valeur et de l'importance, d'où le prix croissant attaché aux droits civils.
En apparence, l'accent mis sur les droits civils était favorable aux Juifs. Pour la première fois, le monde occidental commençait de traiter le Juif comme un être humain. Des Edits de tolérance ont été promulgués, accordant aux Juifs certains droits fondamentaux, même si ce n'était pas une égalité complète.
Cependant, de nouveaux problèmes vont surgir, dont les Juifs seront encore une fois les victimes.
La grande différence
Un monde sans référence à Dieu ne peut que se mettre tôt ou tard dans une situation difficile.
Le judaïsme croit que l'accent doit être placé, dans un monde idéal, tant sur Dieu que sur l'homme. Parce que sans référence à Dieu, toutes les valeurs morales deviennent relatives. En quoi cela est il mauvais ? S'il est certes bon d'éprouver du respect pour les droits civils, il se peut qu'il devienne un jour opportun ou nécessaire, pour toutes sortes de raisons politiques ou sociales, de leur accorder une moindre importance. C'est alors que le respect de la vie humaine deviendra une idée démodée. Au contraire, les valeurs données par Hachem sont immuables et ne peuvent jamais devenir démodées. Voilà ce qui fait la grande différence.
Cette grande différence explique comment un personnage essentiel du siècle des " Lumières ", Jean Jacques Rousseau, l'auteur du Contrat Social, qui postulait que les êtres humains sont égaux, a pu être aussi inhumain envers sa propre progéniture. Une jeune lingère a été sa compagne jusqu'à sa mort. Cinq enfants sont nés de ce couple, tous placés par leur père à l'Hospice des Enfants Trouvés. Il a lui même décrit cet établissement dans un de ses ouvrages, notant que les deux tiers des bébés y mouraient à moins d'un an, et que la plupart ne dépassaient pas les sept ans d'âge. Ses nobles idées ne l'ont pas empêché de pratiquer une forme moderne d'infanticide. (Voir The Intellectuals, par Paul Johnson, p. 21 22.)
De la même manière, tous les discours de Voltaire sur l'égalité des hommes ne l'ont pas empêché d'éructer dans son Dictionnaire Philosophique les pires diatribes antisémites, les Juifs y étant définis comme " les gens les plus abominables du monde. " Bien qu'il ne suggérât pas qu'il fallût les tuer, il ne pouvait pas contenir sa haine, mettant en avant " leur avarice, leurs superstitions et la haine qui les animait contre les peuples qui les avaient accueillis ".
En contraste avec la France, la situation a été très différente en Angleterre (où la Révolution puritaine avait exercé une grande influence) et dans le Nouveau Monde, où les Puritains ont joué un grand rôle. La Révolution américaine s'est développée sur le fond d'une synthèse d'idées très religieuses ancrées dans la Bible, introduites par les Pilgrim Fathers (" Pères pèlerins ", fondateurs des premières colonies européennes en Nouvelle Angleterre) et des principes humanistes, tels que " les droits inaliénables de l'homme ", avancés par John Locke. Nous voyons cela clairement dans les premières phrases de la Déclaration d'Indépendance :
Nous tenons ces vérités pour évidentes par elles mêmes : que tous les hommes naissent égaux; que leur Créateur les a dotés de certains droits inaliénables, parmi lesquels la vie, la liberté et la recherche du bonheur.
La Révolution Française, qui a été un mouvement purement séculier, n'a pas opéré cette synthèse. D'où les conflits avec la philosophie du siècle des " Lumières ".
Les réformateurs français, après avoir fait guillotiner le roi Louis XVI et sa femme Marie Antoinette, ont déchaîné le règne de la Terreur, pendant lequel quelque 25 000 " contre révolutionnaires " ont été exécutés d'une manière tout aussi sanglante.
Le règne de la Terreur sonna le glas, pour toutes sortes de raisons, de l'âge de la Raison. La brutalité sanglante montrée par les masses choqua le monde et mit sévèrement à mal la conviction, entretenue pendant le siècle des " Lumières ", selon laquelle l'homme peut se gouverner lui même. Une période d'agitation générale s'ensuivit en France, marquée par la corruption et l'inflation galopante. La Révolution courait au précipice quand Napoléon Bonaparte prit le pouvoir par un coup d'Etat en 1804.
Napoléon et les Juifs
Napoléon Bonaparte (1769 1821), un officier d'origine corse, se couronna Empereur des Français. Pendant les dix années où il détint le pouvoir, il entreprit une série de conquêtes sans précédent par la rapidité de ses mouvements à travers l'Europe. Véritable génie militaire, il engagea des offensives contre les Autrichiens, les Italiens, les Russes. Et il les battit presque tous, devenant le maître du continent et réorganisant toute sa carte.
La cause de sa chute a été l'hiver russe. Lorsque les autres pays européens constatèrent qu'il était vulnérable, ils s'unirent dans une coalition et le battirent, d'abord à Leipzig en 1813, et finalement à Waterloo en 1815. Exilé comme prisonnier de guerre dans l'île de Sainte Hélène, il y mourut d'un cancer en 1821.
Au cours de sa marche à travers l'Europe, Napoléon libéra tous les Juifs de leurs ghettos. L'idée de les libérer et de leur accorder des droits civils l'avait précédé, mais c'est lui qui l'a réellement mise en œuvre.
Napoléon était fasciné par les Juifs, bien qu'il ne les comprît pas. Il voulait qu'ils soient acceptés par le reste de la société européenne, et il pensait que leur rejet ne tenait pas à ce qu'ils étaient différents, mais que s'ils pouvaient ressembler davantage aux autres citoyens, ils seraient mieux acceptés. C'est pourquoi il a voulu aider les Juifs à se débarrasser de tout ce qui les tenait à l'écart. Il a recommandé, par exemple, qu'un tiers de tous les Juifs épousent des conjoints non Juifs.
L'historien Berel Wein, dans son Triumph of Survival, assure que Napoléon n'était pas aussi judéophile que beaucoup de Juifs l'ont cru initialement. Il écrit: L'équité et la tolérance de façade affichées par Napoléon envers les Juifs était basée en fait sur son projet de les faire entièrement disparaître au moyen de l'assimilation totale, des mariages mixtes et des conversions.
A deux reprises, en 1806 et en 1807, Napoléon convoqua des assemblées de notables juifs en vue de promouvoir son dessein de " sauver " les Juifs. Ces dirigeants religieux furent pris de court. D'un côté, ils tenaient à coopérer avec Napoléon et rendre ainsi plus facile la vie des Juifs européens. En revanche, ils ne pouvaient pas acquiescer à celles de ses idées qui auraient conduit à la destruction du judaïsme. Ils lui répondirent aussi diplomatiquement que possible, sans trahir les dispositions de la loi juive.
(Pour d'autres détails sur ce sujet, on pourra se référer à The Jew in the Modern World, par Paul Mendes Flohr, et Jehuda Reinharz, p. 112 132, et à Triumph of Survival, par Berel Wein, p. 69 77.)
Bien que Napoléon ait fini par être vaincu et ait achevé sa vie en exil, le mouvement qu'il a déclenché a fait largement tache d'huile. A la fin du XIXème siècle, il était devenu impossible de refuser aux Juifs la qualité de citoyens, compte tenu de l'environnement plus libéral en Europe.
Au fil des années, les Juifs ont obtenu la citoyenneté dans tous les pays européens. Les deux derniers à l'avoir donnée ont été la Suisse (1874) et l'Espagne (1918).
Cela signifie qu'à la fin du XIXème siècle, les Juifs, qui avaient été économiquement et physiquement marginalisés, qui avait été mis à l'écart de tous commerces et professions, avaient maintenant accès même s'ils n'étaient pas accueillis à bras ouverts à toutes les classes de la société européenne.
Loin de là.
Elles n'avaient fait que l'intellectualiser.
Le nouvel antisémitisme
Une fois largement ouvertes les barrières des ghettos, les Juifs sont montés rapidement vers les sommets, gagnant prééminence et richesses. Cela ne signifie pas que, malgré leur réussite, ils aient été acceptés dans la société qui les entourait. Les temps avaient changé, mais pas tellement.
Il est vrai qu'il n'y a pas eu au XIXème siècle de pogroms contre les Juifs en Europe de l'ouest. La société issue du siècle des " Lumières " ne faisait pas de telles choses, en tout cas pas en Europe de l'ouest. (Nous parlerons plus loin de l'Europe de l'est, et plus particulièrement de la Russie.)
Mais ce n'est pas parce qu'il n'y a pas eu de pogroms que les non Juifs ont soudain commencé d'aimer les Juifs.
Le nouvel antisémitisme de cette époque peut être appelé un " antisémitisme intellectuel ".
C'est ainsi que le baron Lionel Nathan de Rothschild un des Juifs les plus distingués et les plus riches d'Angleterre n'a pas pu occuper son siège au Parlement britannique dont il avait été élu comme membre en 1847 parce qu'il refusait de prêter serment sur une Bible chrétienne. Il a fallu onze ans et le vote du Jewish Disabilities Act pour lever cet obstacle et faire de lui, en 1858, le premier Juif à siéger comme député à Londres.
Benjamin Disraeli, qui a été deux fois Premier Ministre de Grande Bretagne sous le règne de la reine Victoria, n'a pu remplir cette fonction que parce que sa famille s'était convertie à l'Eglise d'Angleterre.
C'est ainsi que les Juifs ont été acceptés dans la société à la condition de ne pas être trop juifs. Si un Juif était prêt à se renier en prêtant serment sur une Bible chrétienne, ou mieux encore, en abjurant sa religion, il était toléré. S'il insistait pour rester fidèle à la Tora et à la Bible hébraïque, on l'invitait à rester dehors.
(Nous examinerons dans le prochain chapitre, quand nous aborderons le mouvement réformiste au sein du judaïsme, la tentative faite par les Juifs allemands pour esquiver ce problème.)
On relèvera que c'est à cette époque marquée par une tolérance sans précédent que le terme " antisémitisme " a été employé pour la première fois. Il a été forgé par un penseur allemand du XIXème siècle, Wilhelm Marr, qui voulait distinguer la haine des Juifs comme membres d'une religion (" antijudaïsme ") de celle des Juifs comme membres d'une race/nation (" antisémitisme "). Il écrivit en 1879 un livre intitulé Victoire du judaïsme sur le germanisme, qui a connu douze réimpressions en six ans, tellement il a eu la faveur du public.
Un autre penseur important a été Karl Eugen Duehring qui a écrit en 1881 : La question du Juif est une question de race, et qui résume ainsi ce que signifie l'antisémitisme :
La question juive continuerait d'exister même si chaque Juif devait tourner le dos à sa religion et adhérer à l'une de nos grandes Eglises. Oui, je prétends que dans ce cas la lutte entre nous et les Juifs n'en deviendrait que plus urgente. C'est précisément le Juif baptisé qui s'infiltre le plus profondément et sans entraves dans tous les secteurs de la société et de la vie politique. Je retiens par conséquent l'hypothèse que les Juifs doivent être définis seulement en termes de race et non en termes de religion.
Les Juifs qui ont abandonné leur religion et qui se sont hissés au pouvoir et aux richesses n'ont pas porté assez d'attention à ces idées. S'ils l'avaient fait, ils auraient compris que leur escapade ne serait que de courte durée. Parce que, même si des Juifs ont pu échapper à l'antijudaïsme en devenant chrétiens, ou agnostiques, ou même s'ils se sont refaçonnés à l'image de la société qui les entourait, l'antisémitisme, lui, qui n'attachait d'importance ni à ce qu'ils croyaient ni à la façon dont ils se comportaient, mais seulement au fait qu'ils étaient Juifs, allait finir par les rattraper un jour.
Notre prochain chapitre : Le mouvement réformiste.
Traduction et adaptation de Jacques KOHN
3.4 http://www.napoleon.org/fr/salle_lecture/articles/files/j...
Le décret du 17 mars 1808, destiné « à la réforme sociale des Juifs », abolit toutes les dettes envers les juifs. Les juifs étrangers ne pourront s'installer sur le territoire français qu'à condition d'acquérir une propriété rurale et de ne pas s'occuper de commerce.
3.5 http://www.uejf.org/tohubohu/histoire/napoleon.html
1/06/2008
Sous Napoléon, les Juifs ne savaient pas sur quel pied danser.
Napoléon et les Juifs : progrès ou progression ?
L'Empire aura été une période contrastée pour les Juifs de France : l'organisation du culte est renforcée à travers la création des consistoires mais le rétablissement d'inégalités juridiques marque une certaine régression.
«Je ne veux pas de religion dominante ni qu'il s'en établissent de nouvelles ; c'est assez des religions catholique, réformée et luthérienne reconnue par le Concordat. » C'est ainsi que Napoléon, par la loi du 18 germinal an X (8 avril 1802), organise les cultes catholiques et protestants. S'il n'évoque pas encore la « question juive », celle-ci s'imposera néanmoins à lui lors de son passage à Strasbourg, les 23 et 24 janvier 1806, après la campagne d'Austerlitz. Le préfet, accompagné de notables locaux, vient alors trouver l'Empereur pour se plaindre des intérêts usuraires pratiqués par certains Juifs. Suite à ces attaques, le ministère de l'Intérieur se prononce en faveur d'un sursis pour les débiteurs poursuivis par des créanciers juifs, et le Conseil d'Etat est saisi. Après des débats houleux en séance plénière le 30 avril 1806, le Conseil d'Etat estime suffisantes les dispositions en vigueur. Cette décision fera grand bruit et provoquera le courroux de l'Empereur qui assistait à la séance : « Je ne prétends pas dérober à la malédiction dont est frappée cette race qui semble avoir été seule exemptée de la rédemption, mais je voudrais la mettre hors d'état de propager le mal qui ravage l'Alsace... ». L'Empereur ne semble donc pas particulièrement bien disposé à l'égard des Juifs, son antisémitisme est également accrédité par ce passage d'une lettre écrite à son frère Jérôme, roi de Westphalie : « J'ai entrepris de corriger les Juifs, mais je n'ai pas cherché à en attirer de nouveaux dans mes Etats. Loin de là, j'ai évité de faire rien de ce qui peut montrer de l'estime aux plus misérables des hommes. »
Devant cette mise en accusation de l'ensemble des Juifs de France, le préfet Colchen s'inscrit en faux et écrit à l'Empereur : « On leur doit cet éloge que rarement les tribunaux sont saisis de plaintes en escroqueries ou infidélités dans leurs relations commerciales, qu'ils sont d'une chanté exemplaire envers les pauvres de leur nation, et que cette charité s'étend encore aux autres. »
Lors d'une nouvelle réunion plénière du Conseil d'Etat, le 7 mai 1806, Napoléon annonce la prochaine convocation des « états généraux » des Juifs de France, car « il y aurait de la faiblesse à les chasser mais de la force à les corriger », affirme l'Empereur. C'est ainsi que le décret du 30 mai 1806 accorde un sursis aux débiteurs et convoque une assemblée de notables choisis par les préfets parmi les Juifs les plus probes et les plus éclairés. Cette assemblée composée de 111 membres a pour mission « de délibérer sur les (p.2) moyens d'améliorer la nation juive et de répandre parmi ses membres le goût des arts et des métiers utiles ».
Les députés des Juifs de France eurent à se prononcer sur 12 questions touchant notamment au mariage, au divorce, ainsi qu'à l'usure... La formulation des questions trahissait les orientations de l'Empereur et l'Assemblée dut s'y conformer. Lors de la séance de clôture, l'Assemblée annonce la réunion prochaine du Grand Sanhédrin. Napoléon ambitionne donc de restaurer le Conseil suprême des Juifs à Jérusalem, détruit avec le Temple. Il souhaite que ce tribunal, composé aux deux tiers de rabbins, puisse édicter des normes applicables aux Juifs partout dans le monde. Les réponses du Grand Sanhédrin seront globalement les mêmes que celles de l'Assemblée. De cette époque datent notamment l'antériorité du mariage civil sur le mariage religieux et, en dépit des pressions de l'Empereur, l'absence de consécration religieuse pour les unions mixtes.
Les activités des membres de la communauté juive sont réglementées par trois décrets du 17 mars 1808. Les deux premiers instituent le Consistoire central et six consistoires départementaux dont la mission est d'assurer l'exercice du culte et, bien sûr, de promouvoir « les vertus civiques ». Le troisième, plus connu sous le nom de « décret infâme », plaçait les Juifs dans une situation d'inégalité juridique en prévoyant le réexamen des créances juives (voire leur annulation) et en obligeant les commerçants juifs à se munir d'une autorisation préalable.
Jérôme Touboul
3.6. in : FORUM des Amis du Patrimoine napoléonien
Jean-Yves a écrit:
Je ne crois pas que Napoléon ait été, de quelconque manière, contre les juifs.
/un autre intervenant:/
Ce n'est pas vraiment ce qui ressort du livre de Pierre Birnbaum dont voici, semble-t-il, la 4e de couverture :
Citation:
On sait quelle oeuvre pionnière a accomplie la Révolution française en établissant une stricte égalité juridique entre tous les hommes, en donnant aux protestants et aux Juifs la totalité de leurs droits civiques, et le Code civil, promulgué en 1804 par le Premier Consul, passe pour avoir consolidé à jamais ces principes. En ce qui concerne les Juifs, pourtant, c'était sans compter sur les préjugés très prononcés de l'Empereur conseillé par les penseurs catholiques réactionnaires comme Bonald.
Ne se met-il pas en tête, en effet, de convoquer une assemblée de «notables» à qui il enjoint de former un «Grand Sanhédrin» qui se réunit il y a deux siècles, en février 1807, et désignera un Consistoire central, bref des interlocuteurs plus faciles à surveiller auxquels il entend imposer des mesures discriminatrices concernant le mariage, la conscription, la liberté d'aller et de venir ou encore celle de s'établir ? Voilà une entorse de taille aux principes de 89 : les intéressés, feignant de l'ignorer, s'en tiennent au Code civil, désireux qu'ils sont de se conformer seulement à la «loi du pays» qui doit régir de la même manière tous les citoyens. Ils font même assaut d'éloges et célèbrent sans rire... la Saint-Napoléon ou chantent, dans d'innombrables poèmes et odes, la gloire impérissable de l'Aigle dont les ailes sont supposées les protéger.
Mais l'Empereur ne s'arrête pas là. Par une série de décrets pris, en mars 1808, à l'instigation des franges les plus réactionnaires, il leur impose des restrictions juridiques allant à l'encontre de la loi commune, qui dénotent une franche hostilité à l'endroit de ceux qu'il qualifie de «sauterelles», de «corbeaux» ou de «nouveaux féodaux» et autres amabilités qui feront, tout au long du XIXe siècle et jusqu'à Vichy, les délices des pamphlétaires antisémites.
Ce qui est surprenant - réconfortant aussi - c'est d'observer que le haut personnel administratif de l'Etat (Conseil d'État, préfets...) traîne les pieds, voire s'oppose franchement, avec un courage admirable, au «décret infâme» ; c'est probablement même la seule défaite politique interne que l'Empereur ait dû essuyer.
http://www4.fnac.com/Shelf/article.aspx?PRID=1902705
Percy
Sujet: Re: Le statut des Juifs de Napoléon Ier à Napoléon III Jeu 28 Fév - 1:11
Il n'en demeure pas moins vrai que les soldats français manifestaient une certaine réserve, voire une antipathie plus ou moins marquée, à l'encontre des Juifs généralement considérés comme voleurs et âpres au gain.
Les Mémoires du sergent Bourgogne surtout, et dans une moindre mesure ceux de Coignet, en font état.
Les décrets impériaux n'avaient donc pas suffi à éliminer une méfiance instinctive à leur égard...
Esquirol
Sujet: Re: Le statut des Juifs de Napoléon Ier à Napoléon III Ven 29 Fév - 0:44
LULU a écrit: Une question : les usuriers non juifs ont-ils été traités comme les usuriers juifs?
Le décret qui annulait les dettes des usuriers juifs ne s'est appliqué qu'aux usuriers juifs.
De même, les juifs qui tiraient un (mauvais) numéro pour l'armée ne pouvaient pas se faire remplacer parce qu'ils étaient juifs.
Esquirol
Sujet: Re: Le statut des Juifs de Napoléon Ier à Napoléon III
Sous l'Ancien Régime, l'Eglise catholique interdisait à ses fidèles de pratiquer le prêt à intérêt, ce qui n'a toutefois pas empêché complètement certains catholiques de créer des banques. Ce fut notamment le cas de nombreux marchands originaires de Lombardie à tel point que le terme "lombard" a fini par désigner les prêteurs sur gage.
Parce qu'ils n'étaient pas soumis aux interdictions de l'Eglise catholique et que d'autres professions leur étaient interdites par les différents Etats d'Europe, de nombreux juifs ont choisi eux aussi de pratiquer le prêt à intérêt.
Etaient-ils en ce domaine plus "rapaces" que les usuriers non juifs ? Il y a lieu de penser qu'une telle affirmation relevait des préjugés "judéophobes" assez largement partagés à l'époque et malheureusement encore bien présents chez un certain nombre de nos contemporains.
Avec la Révolution française, l'activité bancaire et le prêt à intérêt deviennent complètement libre. Napoléon ne remettra pas en question cette situation. Je ne vois donc pas sur quelle base vous pouvez écrire que "pratiquer l'usure était déjà interdit à tous les autres". La mesure annulant les dettes à l'égard des créanciers juifs ne concernent que les juifs. Il ne s'agit pas véritablement d'une mesure visant à favoriser l'assimilation des populations juives en France, mais d'une mesure visant à apporter une réponse à des manifestations d'antisémitisme, notamment en Alsace. L'interdiction faite aux juifs de s'établir en Alsace relève de la même logique et ce serait commettre un contresens grave que d'essayer de voir dans une telle mesure de toute évidence discriminatoire un moyen de favoriser l'intégration.
Quant à l'interdiction du remplacement, il est un peu spécieux d'argumenter comme vous le faites en avançant que cette pratique est devenue illusoire en 1813, car au moment où la décision a été prise d'interdire ce droit aux juifs, rien ne laissait prévoir qu'elle serait vide de sens quelques années plus tard. Loin donc d'être un moyen pour abolir toute différence entre les juifs et les autres citoyens de l'Empire, il s'agissait au contraire d'introduire une différence entre les juifs et les autres citoyens.
Esquirol
Sujet: Re: Le statut des Juifs de Napoléon Ier à Napoléon III
Par quel étrange raisonnement pourrait-on arriver à la conclusion que le problème que les juifs ne bénéficiaient pas dans la réalité des mêmes droits que les autres citoyens français pourrait être résolu en restreignant ces droits par des mesures législatives ?
Les protestants ont également connu une situation difficile en France sous l'Ancien Régime. Peut-être même plus difficile que les juifs puisqu'après la Révocation de l'Edit de Nantes en 1685, nombre d'entre eux ont été emprisonnés, envoyés aux galères, voire exécutés. Les persécutions à leur encontre se sont terminées sous le règne de Louis XVI, mais c'est seulement après la Révolution qu'ils sont devenus des citoyens français à part entière avec les mêmes droits que les catholiques.
Il aurait pu en être de même pour les juifs dont la majorité s'est parfaitement fondue dans la population française après l'obtention des mêmes droits que n'importe quel citoyen français. Les choses ne se sont malheureusement pas passées ainsi, à cause de la persistance des préjugés à leur égard. Préjugés que partageait Napoléon et qui l'amenèrent à prendre à leur égard des mesures visant selon lui à favoriser leur intégration, mais en réalité visant plutôt à donner des gages à la frange de la population française qui continuait à se montrer hostile à leur égard.
Ces préjugés ont persisté en France pendant tout le 19e siècle auprès d'une part non négligeable de la population (Proudhon était ouvertement antisémite). Ils vont connaître un point culminant avec l'affaire Dreyfus qui constituera une étape fondamentale dans la prise de conscience de l'absurdité et de l'injustice de ces préjugés. Ils ne disparaîtront cependant pas entièrement ensuite, même s'ils seront de plus en plus associés à l'extrême-droite. Après la Seconde Guerre mondiale et la révélation de la Shoah, il devint honteux d'être antisémite. Cela ne fit toutefois pas disparaître complètement les préjugés.
Ainsi en novembre 1967, lors d'une conférence de presse, le général de Gaulle eut le malheur de dire que les juifs étaient "un peuple d'élite, sûr de lui-même et dominateur", ce qui eut pour effet de provoquer un tollé dans l'opinion française qui se manifesta notamment par une chute de 54 % (en juin 1967) à 30 % (en décembre de la même année) des Français qui approuvaient la politique du général au Proche-Orient.
Esquirol
Sujet: Re: Le statut des Juifs de Napoléon Ier à Napoléon III
Nous parlons toujours des juifs. Quand Napoléon décida d'interdire aux juifs la possibilité de faire appel à un remplaçant quand ils ont tiré un mauvais numéro, il savait très bien qu'il introduisait une mesure discriminatoire et il savait également très bien qu'il ne s'agissait pas d'une mesure visant à favoriser une meilleure intégration des juifs dans la société française, mais au contraire d'une mesure visant à donner des gages à ceux qui restaient hostiles aux juifs.
J'ignore si Napoléon a expliqué les raisons de cette mesure, mais il n'est pas très difficile de les deviner.
L'image du juif à l'époque étant très étroitement liée à l'image de l'usurier, il apparaissait (à tort ou à raison) qu'une proportion importante des juifs qui tiraient un mauvais numéro pourraient sans trop de problème racheter leur congé et seraient ainsi dispensés de servir la France. L'interdiction faite aux juifs de pouvoir recourir à cette mesure pouvait donc apparaître comme un rétablissement d'une certaine égalité entre eux et les autres Français, supposés ne pas pouvoir racheter leur congé avec la même facilité.
Cette mesure ne partait donc pas d'une mauvaise intention. Elle n'en est pas bonne pour autant. Dans un véritable esprit d'égalité, il aurait certainement été plus juste d'abolir complètement le système du remplacement. Pourquoi Napoléon ne l'a-t-il pas fait ? Je ne connais pas la réponse.
00:07 Écrit par justitia & veritas dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
Facebook |



